Le Mexique ancien, terre de multiples cultures et civilisations,
dont celle des Aztèques qui fleurit, avant l'irruption des Européens,
pendant deux siècles dans la région de Mexico, est l'objet d'intérêt
de multiples personnes. Des Mexicains bien évidemment, mais aussi des
habitants d'autres régions du continent américain ou bien encore
de nombre d'Européens.
Il existe en France une tradition mexicaniste qui prit naissance au dix-neuvième
siècle à l'occasion de la dite "intervention" française
au Mexique et qui depuis cette époque est tout à fait vivace.
La fascination exercée par le Mexique ancien n'a pas eu seulement pour
conséquence le développement d'hommes qui ont dédié
leur vie intellectuelle à cette région du monde et à
cette époque, mais aussi l'apparition de collectionneurs. L'un d'eux,
Alexis Aubin a réuni une importante collection de documents relatifs
aux aztèques. Importante collection, non pas tant par la quantité
mais avant tout par la qualité, qui après diverses péripéties
est aujourd'hui conservée à Paris.
Ces documents forment la partie principale des quatre-cents documents du Fonds
mexicain de la Bibliothèque nationale de France. Une grande partie
de ces documents sont écrits en langue indigène, et plus particulièrement
en nahuatl, langue des Aztèques et cela selon deux écritures.
L'une pictographique (environ 70 documents ou codex), écriture qui
existait avant l'arrivée des Espagnols, et l'autre alphabétique
que les vainqueurs ont enseigné aux vaincus. Environ 130 documents
en nahuatl, écrits en caractères latins se trouvent à
la Bibliothèque nationale de France. Ces documents, tout comme ceux
qui se trouvent dans d'autres bibliothèques du monde, sont de première
importance pour la compréhension du monde nahuatl préhispanique,
celui de l'époque de la vice-royauté et le monde actuel.
L'idéal serait que tout le monde, et tout particulièrement les
Mexicains, puissent avoir accès librement au contenu de tous ces documents,
pictographiques et alphabétiques dispersés dans toutes les bibliothèques
du monde, avec les moyens informatiques actuels. Internet et les programmes
informatiques rendent cela possible.
Cependant la réalisation d'un tel projet comporte un certain nombre
de difficultés, comme par exemple l'habitude qu'ont les bibliothèques
de tirer un profit économique des documents qu'ils conservent, ou bien
le fait que même si le nombre de documents pictographiques toujours
existant est limité, du fait que les conquérants les ont brûlés
au XVIème siècle, il n'en demeure pas moins beaucoup trop élevé
pour une seule personne. Les documents alphabétiques en nahuatl sont
eux en nombre beaucoup plus important et ne peuvent être paléographiés
et traduits que par un grand nombre de personnes.
La mise en ligne de ces documents, par le biais d'Internet sous forme de fac-similés
est le premier pas vers le partage de ces biens culturels qui intéressent
bien évidemment la communauté scientifique, mais pas seulement
elle. Il faut penser à la valeur sentimentale qu'ils ont pour ceux
dont ils sont les seules traces d'une histoire révolue.
Mais le fac-similé est tout à fait insuffisant car il ne permet
pas un accès au contenu. Une reproduction ne peut être que feuilletée
mais ne permet aucune recherche. Or pour quelqu'un qui a la chance d'appartenir
au CNRS, et pour toute la communauté scientifique, cet aspect-là
est fondamental. Mais passer de la reproduction à l'accès au
contenu suppose que ce contenu soit transféré de son support
d'origine à un support numérique ou informatique. Pour les documents
en caractères latins, il s'agit simplement d'en faire la paléographie
sur ordinateur. C'est ce à quoi je me suis employé pour une
partie, environ le tiers, des documents de ce type en nahuatl, conservée
par la Bibliothèque nationale de France. Ce corpus augmente tous les
jours d'autant qu'un projet,
Amoxcalli "la maison des
livres", que j'ai conçu, réalisé en diverses institutions
mexicaines et françaises (CNRS, INAH, CIESAS, UNAM...) a précisément
pour objectif la publication informatisée de tous les documents du
Fonds mexicain de la Bibliothèque nationale de France.
Mais la paléographie d'un texte nahuatl n'est pas suffisante pour assurer
un accès au contenu de ce texte. En effet, ces textes diffèrent
de ceux que l'on connaît aujourd'hui, écrits dans les grandes
langues de communication, par le fait qu'ils admettent de multiples graphies
pour un même mot. Ainsi par exemple un mot simple comme
ihuan
"et" a été trouvé avec dix-neuf graphies différentes.
Ces graphies multiples rendent impossible toute recherche avec un logiciel
normal et c'est pourquoi il a été nécessaire de concevoir
et réaliser un programme nommé
TEMOA "chercher"
qui comporte un générateur d'orthographe qui permet de créer
pour n'importe quelle chaîne de caractères toutes ses graphies
possibles. Bien évidemment ce programme comporte aussi toute une série
de fonctions qui permettent des recherches complexes et rapides sur n'importe
quel texte nahuatl et sur des ensembles de documents réunis en corpus.
Faire des recherches et trouver des mots est important mais il est primordial
de bien les comprendre. Comme toute langue le nahuatl présente certaines
difficultés, en particulier au niveau de la construction des mots.
C'est pour cela que j'ai conçu et réalisé un programme
nommé
CHACHALACA "parler beaucoup" qui est
un analyseur morphologique du nahuatl capable de proposer pour n'importe quel
mot sa décomposition en préfixes, racines lexicales et suffixes.
La compréhension des mots suppose bien évidemment un accès
au sens et c'est à cette fin que je suis en train de développer
un programme nommé
GDN (Grand Dictionnaire du Nahuatl)
sur une idée de Sybille de Pury (Celia-CNRS) qui permet de connaître
le sens des mots dans une multitude de dictionnaires (Molina, Olmos, Rincon,
Carochi, Guerra, Bnf_362, Bnf_361...).
Les documents pictographiques, eux, présentent un problème de
taille dans la mesure où l'écriture aztèque est encore
largement à découvrir. Ne pouvant offrir une lecture complète
et exhaustive de ces documents, j'ai conçu et réalisé
deux programmes qui permettent tout à la fois de publier les codex
sous forme de fac-similé et de procéder à leur analyse
et à partir de celles-ci à la réalisation de dictionnaires.
C'est
POHUA "lire, compter" qui permet de procéder
à l'analyse tandis que l'autre programme nommé
TLACHIA
"observer", permet de consulter les informations, faire des recherches
tout en ayant constamment les images sous les yeux.
Les paléographies, les programmes mentionnés, les dictionnaires
pictographiques déjà existants et la publication sur Internet
(aujourd'hui sur les sites de
www.sup-infor.com
et
http://celia.cnrs.fr et demain aussi
sur le site de l'INAH du Mexique) représentent un début de réalisation
de ce projet visant à la mise à disposition de tous de cet ensemble
de données susceptibles d'éclairer le passé et le présent
du Mexique central.
Cette vision, de personnelle au début, est devenue collective au fil
des années. Ainsi aujourd'hui sommes nous plusieurs, en France et au
Mexique, à chercher à apporter notre pierre à cette construction.
C'est ainsi que grâce à de multiples participations les usagers
d'Internet trouverons à très court terme une quarantaine de
codex avec leurs dictionnaires pictographiques respectifs réalisés
à partir de l'analyse de 12.000 glyphes, 6.000 personnages, et l'identification
de quelques 800 éléments susceptibles de transcrire des valeurs
phoniques.
C'est la participation d'un groupe de chercheurs, l'existence de programmes
informatiques (
POHUA,
TLACHIA,
TEMOA,
CHACHALACA,
GDN regroupés dans
CEN)
et Internet qui permettent que dès aujourd'hui des historiens, des
ethno-historiens, des archéologues, des linguistes, des spécialistes
des écritures, des anthropologues ou simplement des personnes intéressées
puissent obtenir des réponses à des questions qu'ils peuvent
se poser sur le contenu des documents nahuatl en écritures pictographiques
ou alphabétiques.
CEN, "Tout, tout en un", DVD proposé pour
être publié conjointement par le CNRS et l'INAH, regroupe en
un seul support tous les programmes mentionnés ainsi qu'un grand nombre
de textes, de dictionnaires et de codex pictographiques.
CEN, oeuvre collective et évolutive, est fondée
sur l'idée que les mots, écrits pictographiquement ou alphabétiquement,
sont l'une des principales clefs pour connaître les hommes qui les ont
utilisés et les sociétés dans lesquels ils vivaient.
Cette compréhension est d'autant plus précise si l'on connait
la composition même des mots nahuatl (
Chachalaca),
leurs sens virtuels, que l'on trouve dans les dictionnaires (
GDN),
et leurs sens réels révélés par leurs contextes
d'emploi (
Tlachia et
Temoa).
Auteurs de CEN
CEN, "Tout, tout en un" est une oeuvre collective
et évolutive conçue par Marc Thouvenot (CELIA-CNRS).
CEN réunit, en particulier, les productions de deux
projets:
AMOXPOUHQUE et le
GDN.
AMOXPOUHQUE compte avec la participation de Rossana Cervantes
(INAH), Carmen Herrera (DL-INAH responsable de AMOXPOUHQUE), Jean-Michel Hoppan
(CELIA-CNRS), Alfredo Ramirez (DL-INAH), Ethelia Ruiz Medrano (DH-INAH), Marc
Thouvenot (CELIA-CNRS conseiller de AMOXPOUHQUE) et Perla Valle (DE-INAH).
GDN (Grand Dictionnaire du Nahuatl), imaginé par Sybille
de Pury (CELIA-CNRS), compte avec la participation de Rossana Cervantez (INAH),
Jacqueline de Durand (CNRS), Marc Eisinger (IBM), Danièle Essaid, Carmen
Herrera (DL-INAH), Patrick Lesbre (U. Toulouse), Anne-Marie Pissavy, Alfredo
Ramirez (DL-INAH), José Ruben Romero (UNAM), Placer Thibon (U. Toulouse),
Marc Thouvenot (CELIA-CNRS) et Alexis Wimmer.