Mots clés : Technologies de l'information et de
la communication, savoirs experts, participation, réflexivité,
méthodologie.
Cette communication vise à expliciter une démarche méthodologique
expérimentale qui consiste à utiliser les technologies de l'information
et de la communication à la fois comme un objet de recherche et comme
un outil d'une science en action. Elle s'inscrit dans le cadre d'un contrat
de recherche financé par le Ministère de l'écologie et
du développement durable (Programme "Concertation et décision
en environnement : quelles places et quels impacts pour les TIC"), placé
sous l'égide du GRASS (GRoupe d'Analyse sur le Social et la Sociabilité,
Paris). Le projet est intitulé "Le recours aux TIC en situation
d'incertitude : analyse de trois réseaux d'acteurs dans la gestion d'une
catastrophe naturelle". Il réunit une équipe pluridisciplinaire
autour d'Alain Milon, responsable scientifique, professeur en sciences de l'information
et de la communication à l'Université Paris X, Claire Brossaud,
coordinatrice du projet, Virginie Tournay, chargée d'études et
Marion Feigenbaum, chargée de projet multimedia.
La recherche, qui a commencé il y a un an, consiste à interroger
la nature des compétences sociales acquises dans le recours aux TIC en
situation d'incertitude. Elle s'appuie sur une analyse longitudinale comparée
de trois réseaux d'acteurs qui sont intervenus dans la gestion d'une
catastrophe naturelle à Limoges en 1999, à Abbeville en 2001 et
sur un site éprouvé en "temps réel". La traçabilité
des apprentissages est recherchée à partir des récits sur
les événements et des trajectoires professionnelles. Elle est
également repérable grâce à une dynamique territoriale
et relationnelle de réseaux. Enfin, et c'est sur ce dernier aspect que
porte précisément cette communication, elle est appréhendée
selon certaines conditions d'accès contextuelles et organisationnelles
aux nouvelles technologies, parmi lesquelles, l'évaluation elle-même.
Associé à une démarche qualitative de terrain, l'outil
technique, matérialisé par l'emprunt de logiciels informatisés
d'analyse de discours d'une part et par la mise à disposition d'un site
Internet dédié à la recherche <http://www.technorisque.net>
d'autre part, est envisagé, en effet, autant comme un moyen méthodologique
que comme une finalité de la recherche. On resituera d'abord l'usage
des TIC par des experts et des profanes à travers des enjeux socio-politiques,
puis on décrira comment ces derniers se concrétisent par quelques
fonctionnalités du site <technorisque> et on envisagera alors les
conditions possibles d'une recherche-action grâce à un support
numérique.
Agir dans un monde incertain
Ce choix d'utiliser les TIC selon les modalités précisées
plus haut intervient au moment où le savoir expert - celui des bio-technologies
comme celui de l'interventionnisme en sciences humaines, est suspecté
d'exercer un pouvoir croissant dans les politiques publiques. Cette suspicion
n'est pas nouvelle - on pense notamment aux analyses de M. Foucault en matière
de bio-pouvoir et à celle de J. Habermas sur La technique et la science
comme idéologie - et le secteur environnemental est souvent touché
de plein fouet par la critique. Certains auteurs, tels M. Abelès à
P. Valarié , ont montré en effet que l'expertise était
historiquement au fondement des systèmes d'action et de l'éthique
militante des défenseurs de la nature. Les thèmes émergents
de l'écologie politique, du développement durable au principe
de précaution, ont fait naître une nouvelle culture du risque où
il s'agit de protéger l'existant afin de préserver les générations
futures. Notre nouveau patrimoine, le vivant, suppose, pour les groupes comme
pour les individus, d'avoir intégré des contraintes environnementales
et de pouvoir réagir face à ces contraintes. Dans ce contexte,
il apparait aujourd'hui que les sciences de la vie et les sciences de l'homme
tendent de plus en plus vers la maitrise des risques sociaux et des plages d'incertitudes
concernant l'avenir, de sorte que s'accroient les compétences sociales
en terme de contrôle du vivant et d'auto-contrôle de l'individu.
A l'heure de L'individu incertain , il n'existe pas de prévention ou
de précaution comme suppression des risques mais comme limitation des
conséquences, si bien que toute attitude qui n'envisagerait pas les conséquences
de ses actions peut être jugée irresponsable au regard du bien
commun que constitue la préservation de l'environnement, et son corrolaire
en terme de santé publique, le souci de soi.
Nous avons souhaité interroger la nature des compétences sociales
acquises dans la gestion de l'environnement à la lumière de celles
qui sont souvent mises en avant dans l'appropriation des TIC. Pour ce faire
nous sommes partis du principe que les premières, commes les secondes,
font globalement appel aux mêmes capacités cognitives. Dans le
secteur environnemental, le fait biologique a bousculé nos mentalités
en signifiant que toute conscience doit être prévenue de ce qui
se passe "entre" les élements d'un écosystème.
L'écologie suppose en effet l'interdépendance des besoins vitaux
et culturels sur un territoire, ce qui permet d'intégrer toutes les données
du savoir dans un projet. La contractualisation au niveau local, poussée
par les effets de la décentralisation, s'est développée
selon une logique agrégative et combinatoire de l'action publique. Le
paradigme informationnel de notre société contemporaine serait
celui du réseau rappelle M. Castells. Et l'auteur de montrer que l'une
des caractéristiques majeurs des espaces-lieux d'appui des TIC sont souvent
des mégalopoles, où le degré de complexité des organisations
est fort, où la densité, la variété et l'interaction
des réseaux est très important. L'usage des nouvelles technologies
renvoit à des modèles d'écologie cognitive : les informations
circulent de manière non séquentielle dans un système constitué
lui-même de noeuds et de liens logiques entre ces noeuds. On ne saurait
écarter de ces approches les modèles cybernétiques ouverts,
de la théorie de la complexité d'E. Morin à La critique
de la décision de L. Sfez, qui permettent de gérer des rationalités
juxtaposées travaillant de façon discontinue dans le temps et
dans l'espace. D'ailleurs, pour L. Sfez, un médiateur est quelqu'un qui
fait le lien entre entre deux ou plusieurs choses (états, personnes,
espaces, etc).
Notre projet vise, pour les opérateurs des politiques environnementales,
et plus globalement pour les populations confrontées à des savoirs
experts, à reconstituer utilement la chaîne historique et géographique
de leurs actions ou de leur décisions. Pour A. Giddens, la compétence
des acteurs sociaux tient à leur capacité réflexive constamment
engagée dans le flot des conduites quotidiennes, c'est-à-dire
qu'ils sont capables de comprendre ce qu'il font pendant qu'ils le font. Cette
réflexivité n'opère pas seulement au niveau du discours
mais aussi d'une conscience pratique. L'enjeu, avec les TIC, est de favoriser
les processus d'acquisition collective de la connaissance en rendant visible
les conditions de production et de circulation de l'information sociale se rapportant
à des usages scientifiques et techniques. Il s'agit, à l'image
de la démocratie technique promulguée par M. Callon, P. Lascoumes,
et Y. Barthe de créer sinon un contexte de coopération entre savoirs
experts et savoirs profanes, au moins une interface et un espace de dialogue
entre les deux.
Le site technorisque : diffusion, interaction et recueil d'informations
Pour répondre à ces objectifs, les fonctionnalités du
site <technorisque> ont été organisées autour de
trois grandes catégories :
1/ Diffusion de la connaissance dans le temps de la recherche en train de se
faire. La participation des publics se fait ici par octroi d'une information
dite "descendante".
- Avant et pendant la réalisation de l'étude, nous utilisons un
certain nombre de ressources documentaires, qui sous forme d'ouvrages ou d'articles,
nous permettent d'enrichir notre problématique générale
et nos hypothèses de travail. Ces lectures font systématiquement
l'objet de fiches synthétiques disponibles sur le site dans la rubrique
"ressources documentaires".
- Une autre base de donnée est également consultable : il s'agit
d'un inventaire des sites Internet et des forums de discussions spécialisés
sur les risques et les catastrophes naturelles.
- Une lettre électronique d'information a été envoyée
en novembre 2003 à une soixantaine d'interlocuteurs (ensemble des personnes
indirectement ou directement sollicitées dans le cadre de l'étude)
au moment de l'ouverture du site. Quatre sont prévues au total sur une
durée de deux ans, faisant systématiquement état de l'avancement
des travaux.
- Globalement, l'ensemble de la démarche est présentée
sur <technorisque>, ainsi que l'équipe et les sites expérimentés,
etc.
2/ Les fonctions interactives comprennent un espace de discussion composé
de trois forums thématiques, dont un dédié au projet de
recherche dans son ensemble, deux aux sites de Limoges et d'Abbeville. Un quatrième
espace de discussion, consacré au site expérimenté en temps
réel sera, le moment venu, directement accessible depuis la page d'accueil
grâce à une communication préalable sur place. On peut aussi,
à partir d'un accès par courriel sur différentes pages,
contacter l'ensemble de l'équipe, les messages étant systématiquement
redirectionnés sur nos boites aux lettres personnelles. Les internautes
ont enfin la possibilité de s'inscrire pour recevoir la lettre d'information.
Un référencement plus ciblé du site et des moyens plus
intrusifs pour le faire connaître vont être employés prochainement
afin de favoriser sa fréquentation. L'appropriation de fonctions interactives
est toujours soumises à conditions sur Internet. Il s'agit ici d'interroger
les usages de l'outil au regard de ces conditions.
3/ Toutes les interactions ainsi que les statistiques de consultation du site
sont utilisés comme des matériaux à part entière.
Nous avons estimé qu'ils pouvaient représenter environ 20% du
recueil total d'informations. Une partie de nos entretiens semi-directifs sont
retranscrits par ailleurs sur supports audio numériques, que nous pourrons,
le cas échéant, mettre ultérieurement sur le site sous
certaines contraintes d'analyse, de pertinence et de droit d'auteur. Le même
principe s'applique à l'usage de la photo. Autre effet de contexte et
non des moindres, celui de notre propre intervention dans le dispositif sera
analysé aussi grâce à Internet, utilisé en appui
des missions sur le terrain. Quels modes d'énonciation utilise t-on dans
l'interpellation de l'expert par exemple ? Selon quelle temporalité ?
Qui est amené à intervenir et à interagir sur les questions
posées ? Comment circule l'information ? Ce dispositif de recueil d'informations
est évolutif et transparent (les raisons de son existence sont publiquement
accessibles sur le site), ce qui n'est pas sans soulever des problèmes
liés à la confidentialité ou à la visibilité
des messages.
La recherche action via Internet en question
Nous voudrions dégager maintenant quelques spécificités
et quelques limites épistémologiques à ce type de recherche-action
médiatisée par Internet.
La pratique de la recherche-action n'est pas nouvelle en sciences humaines et
sociales. Depuis les années 70, on assiste d'ailleurs à un regain
d'intérêt pour cette pratique scientifique qui fait appel à
un idéal de démocratie consultative basé sur l'association
de tous à la culture et aux affaires de la cité. L'idée
d'une science avec conscience a été souvent promulguée
par les adeptes des focus groupes et des méthodes projectives en psychologie
sociale ou par des chercheurs s'immergeant totalement dans les milieux étudiés
en ethnologie et en anthropologie. En sociologie, elle a accompagnée
beaucoup de travaux sur la participation publique, notamment à la demande
des collectivités locales qui souhaitaient faire jaillir des besoins
sociaux que les politiques ne parvenaient plus à saisir par la voie de
la démocratie directe ou indirecte. L'arrivée récente des
nouvelles technologies dans ce contexte a redonné de la vigueur à
un modèle qui relève de l'échange délibératif,
coopératif et interindividuel basé sur le don. Dans les imaginaires
techniciens, Internet, de par sa nature de réseau décentralisé,
composite et ouvert est forcément propice à l'avèvement
de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.
Notre projet, sans renier cet idéal, entend cependant s'en démarquer
par l'introduction d'un certain nombre de garde-fous :
- Il interroge les conditions d'une appropriation de la technique comme condition
du débat démocratique à travers la notion de traçabilité.
Celle-ci est revendiquée par les consommateurs pour l'alimentation, par
les individus pour construire leur histoire personnelle à la télévision
ou dans des lieux d'écoute prévus à cet effet. Lorsqu'elle
vise au débat, elle échappe au fantasme du contrôle et du
savoir total par la technique, à condition bien-sûr qu'elle fasse
l'objet d'un procédé argumentaire permettant de construire une
certaine distanciation sur l'utilisation des nouvelles technologies.
- La posture de l'expert est à questionner dans ce contexte. Celui-ci
semble plus soucieux que ses prédécesseurs de restituer en effet
la parole des "enquêtés" et la "petite cuisine"
de son travail - d'où l'usage d'un support médiatique en théorie
accessible à tous -. Il est plus attentif à rendre visible des
processus émergents de participation afin de déterminer la portée
de sa propre action. Enfin, il travaille la notion de "temps réel"
dans un contexte où cette temporalité a tendance a devenir la
norme de l'ubiquité médiatique, où le présent perpétuel
est célébré de toute part comme une pratique de mémoire
sociale. Le fait d'être attentif à cette temporalité, que
ce soit à travers les usages que l'on fait du site <technorisque>
ou par le fait d'aller sur un terrain encore inconnu constitue en quelque sorte
notre propre marge d'incertitude par rapport à la réalisation
de la recherche. Au cours de catastrophes naturelles, marquées justement
par une forte incertitude, il est de plus en plus courant de faire appel à
des experts (environnementalistes, psychologues, psycho-sociologues, consultants)
pour intervenir sur toutes sortes de dérégulations : identitaires,
organisationnels, institutionnels, etc. Il s'agit ici d'introduire une "objectivité
de marquage" par rapport au rôle, voire au contrôle des experts
dans ces dispositifs, ce que M. Lussault appelle "une fonction explicative
du présent" . M. Authier et P. Lévy définissent quant
à eux Les arbres de connaissance par une capacité à
visualiser en temps réel le processus d'acquisition collective de la
connaissance.
- L'objectif affiché est de permettre une meilleure appropriation des
sciences et techniques au sens large, tant pour des profanes, pour ceux qui
interviennent directement dans les politiques environnementales que pour les
experts amenés à étudier ces politiques. La démarche
se situe à la croisée des chemins entre déterminisme social
et déterminisme technique. Elle prend autant en considération
l'antériorité des pratiques vis-à-vis des objets techniques
que les accès strictement fonctionnels à l'outil. Elle ne saurait
être à ce titre érigée en exemple d'une pratique
des sciences sociales à distance car ces disciplines ont besoin du face-à-face
et de méthodes de recueil de données plurielles, qui ont déjà
fait leurs preuves depuis lontemps.
Bibliographie :
Callon M., Lascoumes P., Barthe Y., Agir dans un monde incertain, Essai
sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, 358 p.
Brossaud C., Le Vaudreuil ville nouvelle et son "imaginaire bâtisseur",
Identification d'un "champ" autour d'une ville, Paris, L'Harmattan,
2003, 254 p.
Conein B., Communauté épistémique et réseaux
cognitifs : coopération et cognition distribuée, Communication
l'Ecole thématique du GDR TIC et sociétés "TIC et
structuration des collectifs", Carry-le-Rouet 7-12 septembre 2003 <http://www.jm.u-psud.fr/~adis/rubriques/p/carrytic2.htm>
Latour B., Politique de la nature, comment faire entrer les sciences en
démocratie, Paris, La découverte, 1999.
Ehrenberg A., L'individu incertain, Paris, Calmann-Levy, 1995.
Feigenbaum M., Le recours aux nouvelles technologies pour communiquer et
alerter en situation de risques naturels, Mémoire de recherche,
DESS Médias Electroniques et Internet, Université Paris 8, octobre
2003, 113 p.
Hierniaux J.-P., Rémy J., "Entre écologie et Internet : le
statut du corps dans l'échange social", Recherches sociologiques
n° 1, vol 1, pp. 19-36, Bruxelles, 1998.
Sfez L., Critique de la décision, Paris, Armand Colin, 1973.
Milon A., La valeur de l'information : entre dette et don, Critique de l'économie
de l'information, Paris, PUF, collection “sociologie d'aujourd'hui”,
1999.
Proulx S., "Trajectoires d'usages des TIC : les formes d'appropriation
d'une culture numérique comme enjeu d'une société du savoir",
Annales des télécommunication n°3-4, tome 57, Québec,
2003, p. 180-189.
Tournay V., "Le contrôle institutionnel des facteurs d'incertitude
dans la gestion du corps biologique. Le comité consultatif national d'éthique
: un dispositif résolutoire de l'incertitude écartelé entre
les faits et les valeurs", Quaderni, "Les risques technopolitiques",
n°48, automne 2002.
Reber B. Les TIC dans les processus de concertation et de décision
: multiples perspectives ouvertes par les recherches en SHS, Rapport de
recherche, CERSES-CNRS, France, 2003.