Les études sur les entretiens biographiques se multiplient et font l’objet
de mode d’analyses diverses. Il s’agit d’observer plus précisément
d’apprécier l’utilisation d’une méthode, celle
avec le logiciel Alceste introduite par M. Reinert pour décrypter le
discours à travers la forme narrative, les thématiques dominantes,
l'organisation des facteurs du parcours. L’analyse des parcours de vie
avec une méthode systématique semble souvent incomplète,
risquant de dénaturer la subjectivité de l’expression de
soi. Or le mode de lecture des résultats avec des méthodes statistiques
comme celle réalisée avec le logiciel Alceste permet de restituer
la subjectivité objectivée d’un discours sur soi. Elle permet
de dégager ce qui est significatif pour le sujet ; il appartient ensuite
au chercheur en sciences sociales de décoder la signification latente
de ces propos sans toutefois se laisser aller à une interprétation
libre. Elle guide l’étude de la subjectivité objectivée.
Quelles informations cette méthode apporte-t-elle au chercheur et quel
enseignement peut en retirer le praticien du conseil ? Ce travail repose sur
l’étude de 173 récits de vie selon 2 variables : l’âge
et le sexe pour analyser les variations à différents moments de
vie et selon le genre.
I. La narration du parcours de vie
De nombreuses études au cours des dernières décennies se
centrent sur l’analyse des récits de vie, des histoires de vie,
des entretiens biographiques. La sociologie a rapidement développé
la méthode du récit de vie notamment aux États Unis avec
l’école de Chicago. Elle est apparue comme élément
d’investigation valide et mode d’approche des phénomènes
sociaux.
D. Bertaux la décrit comme une méthode novatrice en opposition
à l’enquête par questionnement. L’approche des faits
sociaux par le récit de vie permet d’appréhender des processus
que les enquêtes statistiques ne peuvent saisir montrant la complémentarité
des approches qualitatives et quantitatives et met à jour le rôle
des représentations, des valeurs, des projets permettant la compréhension
d’un objet social en profondeur. Pour les sociologues, le récit
biographique est une expérience de vie inscrite dans un univers de rapports
sociaux permettant la description à travers des processus de fonctionnement
social caractéristiques de l’appartenance à une classe,
des habitus qu’elle crée, des origines familiales et culturelles,
des rapports de pouvoir et des systèmes d’influence dans un milieu.
En se fondant sur les rapports sociaux, les places occupées par chacun,
les pratiques, les actions, les modes de pensée, cette approche cherche
à travers l’histoire individuelle, à repérer les
logiques qui sous-tendent les conduites humaines.
P. Bourdieu a, dans un premier temps, remis en cause la valeur épistémologique
des récits de vie comme démarche de recherche en sciences sociales
dénonçant l’arbitraire subjectif du récit de vie
qui organise après coup selon un ordre logique, les événements
constitutifs d’une vie. Il pose le problème du fondement méthodologique
du récit de vie et de son mode d’analyse. Selon lui, le poids du
passé inscrit chaque individu dans la logique de reproduction sociale
mais ne permet pas de saisir le travail de réécriture que le sujet
effectue afin de transformer la façon dont l’histoire agit en lui.
L’auteur du récit assimile l’histoire de vie à une
illusion dotant la vie d’une cohérence, d’une unité,
d’une finalité qui n’a que l’apparence de la réalité
objective. Mais suffit-il de dire que le récit de vie est une interprétation
subjective et rétroactive pour l’invalider ? Ne peut-il pas apporter
au sociologue des éléments pertinents de compréhension
du parcours ? Plus tard P.Bourdieu reconnaîtra l’intérêt
des récits de vie pas seulement comme exemple mais comme source de compréhension
des faits sociaux.
La distinction entre « histoire de vie » et « récit
de vie » est plus ou moins nette selon les courants et les pays. Les auteurs
anglo-saxons considèrent le récit de vie comme plus précis,
réservant l’expression « histoire de vie » aux études
de cas portant sur le récit de la personne en y associant d’autres
documents : dossier médical, témoignage de proches… R. Houdé
(1999), sans lever le flou entre les termes, identifient plusieurs critères
permettant de comprendre comment l’histoire de vie se démarque
du récit de vie :
- la perspective : entre un point de vue objectivant et un point de vue subjectif
et phénoménologique. L’histoire de vie emprunte un point
de vue objectivant ; le récit de vie est ancré dans une perspective
subjective du sujet qui a fait ou fait l’expérience de sa vie la
relatant telle qu’il l’a vécue
- l’origine des données : entre matériaux biographiques
et auto-biographiques.
L’histoire de vie et le récit de vie se distinguent par leur contenu
et leur forme. La première s’appuie sur les éléments
biographiques : enquêtes, documents… ; le second s’enracine
dans les matériaux auto-biographiques comme l’expérience
biographique saisie et relatée par le sujet, pouvant être recueillie
à partir de journaux intimes, d’un récit oral ou écrit
fait par le sujet ; elle porte sur l’organisation des faits. Les auteurs
français emploient l’expression « histoire de vie »
pour désigner la narration de l’histoire telle que la personne
la raconte, considérant le récit de vie comme l’objet de
l’étude du récit de soi restitué selon le principe
d’un récit s’articulant autour d’un déroulement,
d’une action, d’événements… L’histoire
de vie relève de formes littéraires s’apparentant à
la description, au compte-rendu, au rapport ; le récit de vie s’inspire
de formes narratives mettant en scène des décors, des personnages,
des événements, des épisodes et un dénouement. Toutefois
certains auteurs utilisent indifféremment ces 2 termes.
La sociologique clinique a intégré la psychologie et la sociologie
sur un mode complémentaire. V. de Gaulejac introduit la dimension individuelle
à la sociologie en lui attribuant pour objet l’appréhension
des phénomènes sociaux à travers l’analyse de la
façon dont les individus les vivent et les intègrent. Pour lui,
l’histoire de vie a un caractère polymorphe, multidimensionnel
qui articule l’universel et le singulier, le sujet et l’objet, la
théorie et la pratique. Elle repère dans quelle mesure les destins
individuels sont conditionnés dans le champ social. Elle s’inscrit
dans la perspective dynamique où l’individu, à la fois produit
de son histoire, agent d’historicité et producteur d’une
histoire qui est la sienne, tente en permanence d’influencer le déroulement.
L’histoire de vie met en évidence les manières de penser,
les choix affectifs, idéologiques, professionnels permettant de saisir
les dialectiques existantes entre l’individu produit de son histoire et
l’individu producteur de son histoire, entre l’individu-objet et
l’individu-sujet. Il existe plusieurs méthodes pour analyser le
récit de vie. Certains utilisent l’analyse de contenu ; d’autres
privilégieront l’analyse structurale ; d’autres choisiront
l’analyse cognitivo-discursive. Chaque méthode a ses spécificité
et repose sur des fondements différents qui donne à l’analyse
sa dimension. C’est aujourd’hui l’analyse avec le logiciel
Alceste qui sera abordé.
II. L’analyse de parcours de vie avec le logiciel Alceste
Alceste est un logiciel d’analyse de données textuelles, une méthodologie
qui vise à découvrir l’information essentielle contenue
dans un texte. Il présente l’intérêt de pouvoir s’appliquer
à tous les domaines où l’on traite des séquences
de textes : histoire, psychologie, sciences sociales, ethnographie… Il
permet d’effectuer une analyse sémantique, textuelle et cognitivo-discursive
de manière automatique d’entretiens, de discours, de questions
ouvertes d’enquêtes socio-économiques, des recueils de textes...
Il quantifie un texte pour en extraire les structures signifiantes les plus
fortes en les considérant dans le contexte dans lequel elles ont été
énoncées. Ainsi les mots, les verbes et les phrases sont considérés
dans un contexte, un passage et non considéré isolément
; cela donne une légitimité à l’analyse de parcours
de vie.
Le logiciel classe, synthétise automatiquement le texte. Ce mode d’analyse
considère les textes étudiés non comme des productions
liées au système de la langue, comme entités autonomes
mais à travers la manière des sujets de s’approprier les
significations ou les symboliques sociales et d’en faire un usage performatif.
Il définit, identifie des thèmes, retrace leurs liens privilégiés,
dessine leur évolution diachronique et rejoint l’analyse de contenu.
Il s’agit d’une analyse socio-sémantique destinée
à dégager les thèmes cités à travers des
catégories de mots et la formulation de phrases significatives et représentatives
de ces catégories. Les structures sont liées à la distribution
des mots dans un texte, les auteurs considérant que cette distribution
se fait rarement au hasard. L’analyse sémantique vise à
rendre compte du contenu du corpus, à repérer les thèmes
dominants et leurs agencements, à acquérir la connaissance la
plus complète à partir du corpus.
Le thème central de ces modes d’analyse est un leitmotiv, une idée
récurrente. Outre la réitération d’un thème
et d’un contenu, le contexte fait partie de la thématique. Une
phrase perd une partie de son sens si elle est retirée de son contexte.
Un même mot prend des réalités différentes selon
le narrateur. L’ambiguïté de l’analyse d’un récit
se situe dans la richesse de la langue qui nécessite d’en approcher
toutes les subtilités. Cette forme d'analyse quantifie un texte pour
en extraire les structures signifiantes les plus fortes.
Le logiciel procède à une analyse du vocabulaire (dénombrement
des mots, comptage des racines, des mots outils…), puis à une analyse
standard qui repose sur 2 classifications afin d’éviter toute influence
liée au découpage du texte en unités contextuelles élémentaires
(u.c.e.) établies à partir de structures signifiantes liées
à la distribution des mots dans un texte. Il identifie des classes significatives
qu’il regroupe par mots les plus représentatifs en les repérant
et en précisant le nombre de fois où ils sont énoncés.
Il dégage les phrases les plus significatives d’une classe, les
caractéristiques d’une population d’un corpus selon les variables
choisies et repère les oppositions les plus fortes entre les mots, les
phrases, les paragraphes dont il extrait des classes d’énoncés.
Il effectue une analyse sémantique et thématique de contenu des
propos resitués dans leur contexte, une analyse par tri-croisé
qui permettra ensuite de repérer la proximité de structure à
l'intérieur des classes et entre les classes et les oppositions les plus
fortes entre les classes.
Sur un plan plus statistique, le logiciel Alceste permet grâce au traitement
des données :
- d’identifier et de dégager des mots-clés, des mots-outils,
des phrases significatives reprises dans leur contexte qui constitue des classes
et de mesurer l’importance des liens les plus significatifs avec la méthode
du khi 2 ;
- d’étudier les correspondances entre classes et entre les classes
en fonction des variables grâce à l’analyse de correspondance
; de repérer les proximités et distances entre les classes identifiées
précédemment avec la technique classification descendante hiérarchique
qui procède par fractionnement successif du texte, repère les
oppositions les plus fortes entre les mots texte, les extraits de classes d'énoncés
représentatifs. Le dendogramme restitue sous forme schématique
les mesures de proximités et d’éloignements des classes
;
- d’effectuer des tris croisés permettent de croiser une variable
avec du texte et de dégager les thématiques propres à chaque
corpus.
Une fois ces principes de base posés, on peut ainsi aborder les éléments
qu’Alceste a dégagé sur le corpus étudié.
III. L’analyse de parcours de vie
L’étude relatée a été réalisée
dans le cadre d’un travail de recherche sur les parcours de vie étudiée
à différents moments de la vie pour en dégager la structure
et l’organisation. Elle repose sur l’analyse transversale de 173
récits d’hommes et de femmes de 25, 40, 55 ans à qui il
a été demandé de relater librement leur parcours personnel,
social et professionnel. La méthode a consisté à demander
à des personnes de raconter librement leur parcours de vie. L’interviewer
n’est pas intervenu pour respecter la chronologie du sujet et éviter
toute rupture dans le déroulement de la narration et dans la dynamique
d’expression du sujet. Il a été postulé que le logiciel
Alceste permettrait de dégager les problématiques propres à
chaque période de vie et différentes selon que l’on est
homme ou femme, puis homme de 25 ans ou homme de 55 ans, femme de 25 ans ou
femme de 55 ans. Il s’agit d’étudier l’entretien biographique
à travers plusieurs dimensions psychologiques et sociales pour s’interroger
sur le mode d’expression de soi selon que l’on est homme ou femme
et selon que l’on a 25, 40 ou 55 ans.
Sur l’ensemble des discours du corpus, le logiciel a identifié
5 catégories centrales :
- le contexte de l'enfance (social, familial, personnel), l'environnement (historique,
géographique, culturel) sont mentionnés dans 80% des récits.
Toutefois une analyse plus fine permet d’observer que le contexte de l'enfance
influence le discours à des niveaux différents selon l’âge
de la personne. Le logiciel met en relief à travers les phrases significatives
d’autres facteurs qui apparaissent plus prégnant que cela avait
été préconisé, comme la référence
culturelle, géographique, historique et l’influence des personnes
significatives (parents, fratrie, conjoint, amis, enseignants, collègues)
dans les choix et dans l’évolution du parcours de vie ;
- le parcours scolaire est la narration structurée et chronologique de
la formation ; elle témoigne du rapport à l’école,
à l’institution scolaire qui sera ensuite lié à la
relation au travail ;
- le parcours professionnel est associé à l'inscription temporelle
de soi dans l'environnement social qui s’exprime en terme de changement
; il se traduit par des événements (chômage, mobilité
professionnelle, titularisation…) qui ont modifié la relation au
travail, à autrui ; il est plus exprimé à travers des termes
significatifs comme réussir, rater, obtenir, devenir que par la description
de la fonction exercée ;
- l'orientation constitue un processus influencé par les expériences
vécues par le sujet (échec, réussite, événements
plus ou moins prévisibles, influence de personnes) qui concerne aussi
bien la période de formation que le parcours professionnel ; il est surtout
marqué par la manière dont le sujet s’est approprié
les faits qui ont modifié, influencé ses choix ;
- le développement personnel s’exprime à travers des traits
personnels, des intérêts, des goûts, des valeurs. L'individu
est modelé par son histoire et ses expériences. La manière
dont l'individu se situe dans le parcours est lié à soi et influence
les événements.

Ce dendogramme traduit une opposition entre, d’une part, le contexte
de l’enfance caractérisé par une relation de dépendance
par rapport à la famille et, d’autre part, le développement
personnel représentatif d'une expression de soi plus affirmée.
Cela renvoie au processus de socialisation/individuation de périodes
comme la fin de l'adolescence caractérisée par une opposition
entre, d'une part, une dépendance des facteurs sociaux inhérents
au développement et à l'insertion sociale et, d'autre part, un
souci de s'affirmer et de se dégager des influences sociales pour se
réaliser et s'épanouir.
Trois rapprochements significatifs sont mis en évidence :
- le parcours scolaire et le processus d’orientation font référence
à la même période et à une même sphère.
- le contexte de l’enfance et le parcours scolaire concernent la même
période ou des périodes proches : la période de l’enfance
et de l’adolescence ;
- le parcours professionnel et le développement personnel témoignent
de l'influence réciproque de l'axe personnel et social dans la vie professionnelle
notées dans les études sur le travail.
L'analyse dégage les facteurs externes influençant la trajectoire
comme :
- l'âge (A 45 ans, on a envie d'évoluer dans sa carrière),
- le sexe (Comme je suis une femme, je dois gérer ma vie prof en fonction
de ma vie privée)
- l'origine sociale (Issu de milieu modeste, mes parents n'avaient pas moyens
de payer études)
- l'origine culturelle (Je suis d'origine africaine. Ma famille est arrivée
en F. suite aux évts de…)
- le contexte actuel (Je suis au chômage et je dois retrouver du travail
pour nourrir ma famille ; je suis chef d'entreprise et j'ai des responsabilités),
- le cadre de vie (lieu géographique et conditions d'existence, statut
social)
- le contexte de l’enfance (Je suis issu d'un milieu modeste où
on pensait que les études étaient importantes pour réussir
dans la vie).
Ces éléments interagissent et vont se croiser avec les facteurs
individuels et personnels comme la personnalité, les intérêts,
la motivation… De plus, un même événement n’est
pas vécu et intégré de la même manière par
deux individus. Certains sont plus prégnants que d’autres. L’analyse
des phrases identifiées pour chaque classe met en évidence l’impact
des événements de vie sur le parcours (A. Baubion-Broye). L'individu
articule son récit autour de l'événement significatif en
parlant de son état avant et après l'événement et
de ce que l'événement a modifié en lui et la manière
dont il l’a vécu. Les transitions les plus significatives sont
les événements engageant les personnes significatives comme les
liens familiaux de l’enfance (divorce parents, relation frères,
soeurs). Les personnes significatives influencent certains choix de vie, certaines
orientations. L’analyse des récits transversaux à 3 périodes
de vie : 25, 40, 55 ans met en lumière les modes d’expression de
soi à travers le parcours personnel, social et professionnel et les évolutions
qui se dégagent aux différentes périodes de la vie. Si
l’on étudie chaque période de vie isolément, des
caractéristiques principales se dégagent.
La période de 25 ans est articulée autour de 4 facteurs : la
relation aux personnes significatives, l’expérience d’insertion
professionnelle, les projets d’avenir, les caractéristiques personnelles.
Le récit est centré autour d’un rapport au temps qui s’appuie
sur l'insertion professionnelle vécue comme un tournant dans la vie personnelle
et sociale qui laisse une grande place au projet, au rêve, à l'avenir.
Il sous-tend une interrogation fondamentale : qui suis-je? Que vais-je faire
de ma vie? L’opposition identifiée comme la plus marquante est
celle de l'influence d'autrui sur ses choix scolaires notamment et l’expression
de ses souhaits sur un plan personnel et social. Il s'appuie sur l'influence
familiale dans un parcours dont le sujet tente de se dégager pour s'affirmer
à travers ses choix personnels, scolaires et professionnels. Le jeune
adulte s'étend sur les événements de ruptures, aux facteurs
qui ont entravé sa progression.
Le récit de l’adulte de 40 ans est centré sur l’articulation
vie personnelle/vie professionnelle à travers une constante articulation
entre les 2 pôles perçus comme indissociables, ceux-ci interagissant
dans la majorité des choix, des événements, des décisions.
Le sujet se positionne comme acteur à travers la manière dont
il s'est construit. Il fait surtout référence à sa famille
(enfants, conjoint, travail) et la temporalité est imprégnée
de cette nouvelle forme d’expression. La narration est organisée
autour de la recherche d’expression de soi en prenant en compte les événements
passés, ceux de la situation présente et ceux de l'anticipation
du futur pour trouver un équilibre de vie qui intègre les différentes
sphères : familiale, personnelle, professionnelle.
L'adulte de 55 ans a une perception globale de son parcours ; il articule les
événements de sa vie comme l’enfance, son développement
personnel et son évolution professionnelle. La structure du récit
est organisée de façon chronologique de l'enfance à la
retraite en relatant la succession de ruptures, de changements, d’adaptation
et la manière dont il a géré les tournants de sa vie, les
enseignements qu’il en a tiré dans ses choix ultérieurs.
L'influence du contexte de l'enfance et l'environnement familial originel apparaissent
aussi prégnantes. Le récit s’articule autour des événements
marquants dans différentes sphères. Construit sur la narration
du passé, il intègre peu le présent et aborde le futur
pour évoquer perspective de la retraite comme une nouvelle étape
de vie où l'expression personnelle de soi apparaît au premier plan.
Plusieurs éléments se dégagent de la comparaison de l’analyse
des récits de vie : le positionnement de l’individu par rapport
à l'environnement et au contexte varient selon la période dans
laquelle il se situe ; il existerait un rapport temporel propre à chaque
période de la vie qui déterminerait les relations à autrui,
à l’école, au travail, aux événements et serait
influencé par des perceptions différentes du passé, du
présent et l’intégration des événements antérieurs.
Selon la période de la vie, les expériences varient selon la problématique
actuelle personnelle et sociale du sujet mais aussi selon la façon dont
il a intégré son histoire et la manière dont il anticipe
son avenir. Or cela apparaît nettement dans le discours. La période
de vie est un facteur pertinent d'étude du parcours qui met en évidence
le rapport de l’individu à ses expériences de vie, expériences
relatées lorsqu’elles sont constitutives de l’expression
de soi. La structuration du récit de vie varie selon les caractéristiques
personnelles et sociales, les modifications de l’articulation passé/présent/futur
et de celles de l’articulation vie personnelle/vie familiale/vie professionnelle.
Les différences existantes entre hommes et femmes vont au-delà
des rôles sociaux et sociétaux. Le logiciel met en évidence
des différences dans la manière dont hommes et femmes relatent
leur parcours. L’homme aborde l’axe professionnel de 2 manières
distinctes : une pour décrire la fonction, les responsabilités
exercées et une pour mentionner les événements de la carrière
en terme de mobilité, d’évolution, de rupture. Chez l’homme
le logiciel identifie une classe que nous qualifierons « les événements
personnels » ; classe qui n’existe pas chez la femme. Chez la femme,
la dimension personnelle est intégrée de façon spontanée
dans les 4 classes identifiées par le logiciel mais ne constitue pas
une classe distincte.
L'homme et la femme ont des manières distinctes de relater leur parcours,
ont une approche différente des événements, des faits,
de la dynamique de leur parcours. Le récit de la femme est centré
autour de l’articulation vie familiale/sociale/professionnelle. Elle mentionne
d'événements familiaux et personnels et les adaptations qu'ils
ont nécessité (aménagement du temps de travail, déménagement
pour suivre le conjoint…). Elle investit son travail selon des valeurs
personnelles et s’exprime selon un mode d'affirmation de soi qui caractérise
un moyen d'indépendance, de reconnaissance comme source d'équilibre
entre vie sociale et vie privée. Elle insiste sur le besoin d'épanouissement
de soi dans son travail et accorde plus d'importance à la notion d'expression
de soi qu'aux responsabilités exercées et à l'évolution
de carrière. L’opposition la plus marquée se situe entre
le contexte de l'enfance et le parcours professionnel, l'individualisation se
traduisant dans les choix personnels et sociaux effectués à l'âge
adulte en opposition à ceux faits par la famille dans l’enfance.
Chez la femme, le récit du parcours est articulé autour du vécu
en articulant les pôles personnels et sociaux. Elle se situe dans le mode
expressif avec les termes comme "préférer", "aimer",
"intéresser", "envisager".
Chez l’homme, le récit est organisé à partir de
faits marquants, de verbes d'action comme "j'ai fait", "j'ai
passé le concours de" et de verbes d'état " je suis",
"j'ai été". L’homme centre son récit autour
de son parcours scolaire et professionnel qu'il traduit en termes de compromis,
d'adaptation, de changement, de réorientation, d'évolution. Il
parle du travail à travers sa fonction, ses activités, ses responsabilités,
les ruptures et progressions. Il évoque les échecs et réussites
et leur retentissement sur son parcours social. Il mentionne plus de valeurs
sociales que personnelles. La classification descendante hiérarchique
traduit une opposition entre le travail en terme de statut et de fonction, d’une
part, et le contexte social et familial de l’enfance d’autre part.
Il s’agit de l’opposition entre la dépendance à l'égard
d'autrui et l’autonomisation/ l’affirmation sociale de soi.
Par contre, les proximités s’observent entre :
- le développement personnel et le parcours professionnel. L’homme
s’affirme à travers son évolution sociale qu’il exprime
souvent en terme de réussite ;
- le parcours scolaire, l’orientation et le contexte de l’enfance.
L’homme insiste sur l’influence des parents et les déterminismes
externes sur son parcours ;
- l’expression personnelle de soi et le travail. L’homme accorde
plus de place à la valorisation de soi à travers les activités
sociales.
L’étude a mis en évidence les différences liées
aux effets de l'âge et du sexe dans le rapport au monde, à l’environnement,
à soi, au temps. Le récit de l'adulte 25 ans est plus centré
sur une expression sociale de soi tendue vers le futur ; l'adulte de 40 ans
cherche l'articulation entre le personnel et le social dans les différentes
sphères de sa vie (passé/présent/futur) ; l'adulte de 55
ans tend vers l'expression personnelle de soi avec le souhait de réaliser
des projets latents, de s'investir dans des activités autres qui mettent
en valeur ses ressources personnelles. L’ homme insiste sur les facteurs
sociaux qui déterminent une partie de ses choix ; il mentionne ses valeurs
sociales ; la femme intègre toujours la dimension personnelle dans le
rapport à autrui, à la scolarité, au travail ; elle articule
différemment temporalités sociales et personnelles. Ses choix
se font plus en fonction de ses valeurs personnelles privilégiées
et de la hiérarchisation de celles-ci. Ces éléments donnent
des indications fondamentales pour la pratique du bilan ; il n‘est pas
possible de conseiller de la même façon une personne de 25, 40
ou 55 ans, ni d’entendre de la même manière le récit
d’un homme ou d’une femme ; le conseiller doit prendre en compte
certains facteurs sans toutefois s’enfermer dans un schéma figé.
Il s’agit d’amener l’individu à se positionner comme
acteur de sa vie, de le préparer à gérer l’incertitude
et l’imprévisibilité des événements et de
l’aider à élaborer des projets en tenant compte changements
possibles ; il met en évidence l’importance de 3 éléments
importants :
- l’interaction de facteurs de différentes natures ;
- une relation temporelle spécifique propre à chaque période
de vie ;
- une dynamique interpersonnelle pour amorcer un processus de changement.
Le logiciel Alceste a permis de se dégager d’une analyse figée
et purement thématique pour aborder la subjectivité objectivée
du parcours. Il aborde le parcours en respectant la dynamique du narrateur et
en référence au contexte dans lequel il s’inscrit. Il facilite
le traitement de données multidimensionnelles. Il y a donc une identification
thématique, une prise en compte de la phrase dans son contexte qui permet
d’étudier parallèlement des éléments individuels
et collectifs, de mesurer les liens entre les mots, entre les phrases, entre
les classes et la proximité et la distance entre les classes. Il y a
nécessité d’aller au-delà de cette classification
pour dégager la logique interne de chacun ; il peut être intéressant
aussi d’approfondir un récit pour en dégager les classes.
Cela permet une analyse structurée qui va au-delà de la subjectivité
du discours et permet une approche cognitive. Les variations de discours d’hommes
et de femmes de 25,40 et 55 ans dans la manière d’appréhender
son parcours, de se dire, de se raconter constituent des indicateurs pour mieux
comprendre l’individu dans sa relation à son environnement individuel,
social et sociétal.
Bibliographie
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Benzecri, J.P. (1993). L’analyse des données, Paris :
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