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Ressources - Ressources d'un Evénement

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Colloque Sources et Ressources pour les Sciences Sociales
Ressource complémentaire : L’exploitation des données biographiques avec le logiciel Alceste
L’exploitation des données biographiques avec le logiciel Alceste
Isabelle HAVET

Les études sur les entretiens biographiques se multiplient et font l’objet de mode d’analyses diverses. Il s’agit d’observer plus précisément d’apprécier l’utilisation d’une méthode, celle avec le logiciel Alceste introduite par M. Reinert pour décrypter le discours à travers la forme narrative, les thématiques dominantes, l'organisation des facteurs du parcours. L’analyse des parcours de vie avec une méthode systématique semble souvent incomplète, risquant de dénaturer la subjectivité de l’expression de soi. Or le mode de lecture des résultats avec des méthodes statistiques comme celle réalisée avec le logiciel Alceste permet de restituer la subjectivité objectivée d’un discours sur soi. Elle permet de dégager ce qui est significatif pour le sujet ; il appartient ensuite au chercheur en sciences sociales de décoder la signification latente de ces propos sans toutefois se laisser aller à une interprétation libre. Elle guide l’étude de la subjectivité objectivée. Quelles informations cette méthode apporte-t-elle au chercheur et quel enseignement peut en retirer le praticien du conseil ? Ce travail repose sur l’étude de 173 récits de vie selon 2 variables : l’âge et le sexe pour analyser les variations à différents moments de vie et selon le genre.

I. La narration du parcours de vie

De nombreuses études au cours des dernières décennies se centrent sur l’analyse des récits de vie, des histoires de vie, des entretiens biographiques. La sociologie a rapidement développé la méthode du récit de vie notamment aux États Unis avec l’école de Chicago. Elle est apparue comme élément d’investigation valide et mode d’approche des phénomènes sociaux.

D. Bertaux la décrit comme une méthode novatrice en opposition à l’enquête par questionnement. L’approche des faits sociaux par le récit de vie permet d’appréhender des processus que les enquêtes statistiques ne peuvent saisir montrant la complémentarité des approches qualitatives et quantitatives et met à jour le rôle des représentations, des valeurs, des projets permettant la compréhension d’un objet social en profondeur. Pour les sociologues, le récit biographique est une expérience de vie inscrite dans un univers de rapports sociaux permettant la description à travers des processus de fonctionnement social caractéristiques de l’appartenance à une classe, des habitus qu’elle crée, des origines familiales et culturelles, des rapports de pouvoir et des systèmes d’influence dans un milieu. En se fondant sur les rapports sociaux, les places occupées par chacun, les pratiques, les actions, les modes de pensée, cette approche cherche à travers l’histoire individuelle, à repérer les logiques qui sous-tendent les conduites humaines.

P. Bourdieu a, dans un premier temps, remis en cause la valeur épistémologique des récits de vie comme démarche de recherche en sciences sociales dénonçant l’arbitraire subjectif du récit de vie qui organise après coup selon un ordre logique, les événements constitutifs d’une vie. Il pose le problème du fondement méthodologique du récit de vie et de son mode d’analyse. Selon lui, le poids du passé inscrit chaque individu dans la logique de reproduction sociale mais ne permet pas de saisir le travail de réécriture que le sujet effectue afin de transformer la façon dont l’histoire agit en lui. L’auteur du récit assimile l’histoire de vie à une illusion dotant la vie d’une cohérence, d’une unité, d’une finalité qui n’a que l’apparence de la réalité objective. Mais suffit-il de dire que le récit de vie est une interprétation subjective et rétroactive pour l’invalider ? Ne peut-il pas apporter au sociologue des éléments pertinents de compréhension du parcours ? Plus tard P.Bourdieu reconnaîtra l’intérêt des récits de vie pas seulement comme exemple mais comme source de compréhension des faits sociaux.

La distinction entre « histoire de vie » et « récit de vie » est plus ou moins nette selon les courants et les pays. Les auteurs anglo-saxons considèrent le récit de vie comme plus précis, réservant l’expression « histoire de vie » aux études de cas portant sur le récit de la personne en y associant d’autres documents : dossier médical, témoignage de proches… R. Houdé (1999), sans lever le flou entre les termes, identifient plusieurs critères permettant de comprendre comment l’histoire de vie se démarque du récit de vie :
- la perspective : entre un point de vue objectivant et un point de vue subjectif et phénoménologique. L’histoire de vie emprunte un point de vue objectivant ; le récit de vie est ancré dans une perspective subjective du sujet qui a fait ou fait l’expérience de sa vie la relatant telle qu’il l’a vécue
- l’origine des données : entre matériaux biographiques et auto-biographiques.

L’histoire de vie et le récit de vie se distinguent par leur contenu et leur forme. La première s’appuie sur les éléments biographiques : enquêtes, documents… ; le second s’enracine dans les matériaux auto-biographiques comme l’expérience biographique saisie et relatée par le sujet, pouvant être recueillie à partir de journaux intimes, d’un récit oral ou écrit fait par le sujet ; elle porte sur l’organisation des faits. Les auteurs français emploient l’expression « histoire de vie » pour désigner la narration de l’histoire telle que la personne la raconte, considérant le récit de vie comme l’objet de l’étude du récit de soi restitué selon le principe d’un récit s’articulant autour d’un déroulement, d’une action, d’événements… L’histoire de vie relève de formes littéraires s’apparentant à la description, au compte-rendu, au rapport ; le récit de vie s’inspire de formes narratives mettant en scène des décors, des personnages, des événements, des épisodes et un dénouement. Toutefois certains auteurs utilisent indifféremment ces 2 termes.


La sociologique clinique a intégré la psychologie et la sociologie sur un mode complémentaire. V. de Gaulejac introduit la dimension individuelle à la sociologie en lui attribuant pour objet l’appréhension des phénomènes sociaux à travers l’analyse de la façon dont les individus les vivent et les intègrent. Pour lui, l’histoire de vie a un caractère polymorphe, multidimensionnel qui articule l’universel et le singulier, le sujet et l’objet, la théorie et la pratique. Elle repère dans quelle mesure les destins individuels sont conditionnés dans le champ social. Elle s’inscrit dans la perspective dynamique où l’individu, à la fois produit de son histoire, agent d’historicité et producteur d’une histoire qui est la sienne, tente en permanence d’influencer le déroulement. L’histoire de vie met en évidence les manières de penser, les choix affectifs, idéologiques, professionnels permettant de saisir les dialectiques existantes entre l’individu produit de son histoire et l’individu producteur de son histoire, entre l’individu-objet et l’individu-sujet. Il existe plusieurs méthodes pour analyser le récit de vie. Certains utilisent l’analyse de contenu ; d’autres privilégieront l’analyse structurale ; d’autres choisiront l’analyse cognitivo-discursive. Chaque méthode a ses spécificité et repose sur des fondements différents qui donne à l’analyse sa dimension. C’est aujourd’hui l’analyse avec le logiciel Alceste qui sera abordé.

II. L’analyse de parcours de vie avec le logiciel Alceste

Alceste est un logiciel d’analyse de données textuelles, une méthodologie qui vise à découvrir l’information essentielle contenue dans un texte. Il présente l’intérêt de pouvoir s’appliquer à tous les domaines où l’on traite des séquences de textes : histoire, psychologie, sciences sociales, ethnographie… Il permet d’effectuer une analyse sémantique, textuelle et cognitivo-discursive de manière automatique d’entretiens, de discours, de questions ouvertes d’enquêtes socio-économiques, des recueils de textes... Il quantifie un texte pour en extraire les structures signifiantes les plus fortes en les considérant dans le contexte dans lequel elles ont été énoncées. Ainsi les mots, les verbes et les phrases sont considérés dans un contexte, un passage et non considéré isolément ; cela donne une légitimité à l’analyse de parcours de vie.

Le logiciel classe, synthétise automatiquement le texte. Ce mode d’analyse considère les textes étudiés non comme des productions liées au système de la langue, comme entités autonomes mais à travers la manière des sujets de s’approprier les significations ou les symboliques sociales et d’en faire un usage performatif. Il définit, identifie des thèmes, retrace leurs liens privilégiés, dessine leur évolution diachronique et rejoint l’analyse de contenu. Il s’agit d’une analyse socio-sémantique destinée à dégager les thèmes cités à travers des catégories de mots et la formulation de phrases significatives et représentatives de ces catégories. Les structures sont liées à la distribution des mots dans un texte, les auteurs considérant que cette distribution se fait rarement au hasard. L’analyse sémantique vise à rendre compte du contenu du corpus, à repérer les thèmes dominants et leurs agencements, à acquérir la connaissance la plus complète à partir du corpus.
Le thème central de ces modes d’analyse est un leitmotiv, une idée récurrente. Outre la réitération d’un thème et d’un contenu, le contexte fait partie de la thématique. Une phrase perd une partie de son sens si elle est retirée de son contexte. Un même mot prend des réalités différentes selon le narrateur. L’ambiguïté de l’analyse d’un récit se situe dans la richesse de la langue qui nécessite d’en approcher toutes les subtilités. Cette forme d'analyse quantifie un texte pour en extraire les structures signifiantes les plus fortes.

Le logiciel procède à une analyse du vocabulaire (dénombrement des mots, comptage des racines, des mots outils…), puis à une analyse standard qui repose sur 2 classifications afin d’éviter toute influence liée au découpage du texte en unités contextuelles élémentaires (u.c.e.) établies à partir de structures signifiantes liées à la distribution des mots dans un texte. Il identifie des classes significatives qu’il regroupe par mots les plus représentatifs en les repérant et en précisant le nombre de fois où ils sont énoncés.

Il dégage les phrases les plus significatives d’une classe, les caractéristiques d’une population d’un corpus selon les variables choisies et repère les oppositions les plus fortes entre les mots, les phrases, les paragraphes dont il extrait des classes d’énoncés. Il effectue une analyse sémantique et thématique de contenu des propos resitués dans leur contexte, une analyse par tri-croisé qui permettra ensuite de repérer la proximité de structure à l'intérieur des classes et entre les classes et les oppositions les plus fortes entre les classes.

Sur un plan plus statistique, le logiciel Alceste permet grâce au traitement des données :
- d’identifier et de dégager des mots-clés, des mots-outils, des phrases significatives reprises dans leur contexte qui constitue des classes et de mesurer l’importance des liens les plus significatifs avec la méthode du khi 2 ;
- d’étudier les correspondances entre classes et entre les classes en fonction des variables grâce à l’analyse de correspondance ; de repérer les proximités et distances entre les classes identifiées précédemment avec la technique classification descendante hiérarchique qui procède par fractionnement successif du texte, repère les oppositions les plus fortes entre les mots texte, les extraits de classes d'énoncés représentatifs. Le dendogramme restitue sous forme schématique les mesures de proximités et d’éloignements des classes ;
- d’effectuer des tris croisés permettent de croiser une variable avec du texte et de dégager les thématiques propres à chaque corpus.
Une fois ces principes de base posés, on peut ainsi aborder les éléments qu’Alceste a dégagé sur le corpus étudié.

III. L’analyse de parcours de vie

L’étude relatée a été réalisée dans le cadre d’un travail de recherche sur les parcours de vie étudiée à différents moments de la vie pour en dégager la structure et l’organisation. Elle repose sur l’analyse transversale de 173 récits d’hommes et de femmes de 25, 40, 55 ans à qui il a été demandé de relater librement leur parcours personnel, social et professionnel. La méthode a consisté à demander à des personnes de raconter librement leur parcours de vie. L’interviewer n’est pas intervenu pour respecter la chronologie du sujet et éviter toute rupture dans le déroulement de la narration et dans la dynamique d’expression du sujet. Il a été postulé que le logiciel Alceste permettrait de dégager les problématiques propres à chaque période de vie et différentes selon que l’on est homme ou femme, puis homme de 25 ans ou homme de 55 ans, femme de 25 ans ou femme de 55 ans. Il s’agit d’étudier l’entretien biographique à travers plusieurs dimensions psychologiques et sociales pour s’interroger sur le mode d’expression de soi selon que l’on est homme ou femme et selon que l’on a 25, 40 ou 55 ans.

Sur l’ensemble des discours du corpus, le logiciel a identifié 5 catégories centrales :
- le contexte de l'enfance (social, familial, personnel), l'environnement (historique, géographique, culturel) sont mentionnés dans 80% des récits. Toutefois une analyse plus fine permet d’observer que le contexte de l'enfance influence le discours à des niveaux différents selon l’âge de la personne. Le logiciel met en relief à travers les phrases significatives d’autres facteurs qui apparaissent plus prégnant que cela avait été préconisé, comme la référence culturelle, géographique, historique et l’influence des personnes significatives (parents, fratrie, conjoint, amis, enseignants, collègues) dans les choix et dans l’évolution du parcours de vie ;
- le parcours scolaire est la narration structurée et chronologique de la formation ; elle témoigne du rapport à l’école, à l’institution scolaire qui sera ensuite lié à la relation au travail ;
- le parcours professionnel est associé à l'inscription temporelle de soi dans l'environnement social qui s’exprime en terme de changement ; il se traduit par des événements (chômage, mobilité professionnelle, titularisation…) qui ont modifié la relation au travail, à autrui ; il est plus exprimé à travers des termes significatifs comme réussir, rater, obtenir, devenir que par la description de la fonction exercée ;
- l'orientation constitue un processus influencé par les expériences vécues par le sujet (échec, réussite, événements plus ou moins prévisibles, influence de personnes) qui concerne aussi bien la période de formation que le parcours professionnel ; il est surtout marqué par la manière dont le sujet s’est approprié les faits qui ont modifié, influencé ses choix ;
- le développement personnel s’exprime à travers des traits personnels, des intérêts, des goûts, des valeurs. L'individu est modelé par son histoire et ses expériences. La manière dont l'individu se situe dans le parcours est lié à soi et influence les événements.

Les classes identifiées par Alceste à partir de l’ensemble du corpus

Ce dendogramme traduit une opposition entre, d’une part, le contexte de l’enfance caractérisé par une relation de dépendance par rapport à la famille et, d’autre part, le développement personnel représentatif d'une expression de soi plus affirmée. Cela renvoie au processus de socialisation/individuation de périodes comme la fin de l'adolescence caractérisée par une opposition entre, d'une part, une dépendance des facteurs sociaux inhérents au développement et à l'insertion sociale et, d'autre part, un souci de s'affirmer et de se dégager des influences sociales pour se réaliser et s'épanouir.

Trois rapprochements significatifs sont mis en évidence :
- le parcours scolaire et le processus d’orientation font référence à la même période et à une même sphère.
- le contexte de l’enfance et le parcours scolaire concernent la même période ou des périodes proches : la période de l’enfance et de l’adolescence ;
- le parcours professionnel et le développement personnel témoignent de l'influence réciproque de l'axe personnel et social dans la vie professionnelle notées dans les études sur le travail.

L'analyse dégage les facteurs externes influençant la trajectoire comme :
- l'âge (A 45 ans, on a envie d'évoluer dans sa carrière),
- le sexe (Comme je suis une femme, je dois gérer ma vie prof en fonction de ma vie privée)
- l'origine sociale (Issu de milieu modeste, mes parents n'avaient pas moyens de payer études)
- l'origine culturelle (Je suis d'origine africaine. Ma famille est arrivée en F. suite aux évts de…)
- le contexte actuel (Je suis au chômage et je dois retrouver du travail pour nourrir ma famille ; je suis chef d'entreprise et j'ai des responsabilités),
- le cadre de vie (lieu géographique et conditions d'existence, statut social)
- le contexte de l’enfance (Je suis issu d'un milieu modeste où on pensait que les études étaient importantes pour réussir dans la vie).

Ces éléments interagissent et vont se croiser avec les facteurs individuels et personnels comme la personnalité, les intérêts, la motivation… De plus, un même événement n’est pas vécu et intégré de la même manière par deux individus. Certains sont plus prégnants que d’autres. L’analyse des phrases identifiées pour chaque classe met en évidence l’impact des événements de vie sur le parcours (A. Baubion-Broye). L'individu articule son récit autour de l'événement significatif en parlant de son état avant et après l'événement et de ce que l'événement a modifié en lui et la manière dont il l’a vécu. Les transitions les plus significatives sont les événements engageant les personnes significatives comme les liens familiaux de l’enfance (divorce parents, relation frères, soeurs). Les personnes significatives influencent certains choix de vie, certaines orientations. L’analyse des récits transversaux à 3 périodes de vie : 25, 40, 55 ans met en lumière les modes d’expression de soi à travers le parcours personnel, social et professionnel et les évolutions qui se dégagent aux différentes périodes de la vie. Si l’on étudie chaque période de vie isolément, des caractéristiques principales se dégagent.

La période de 25 ans est articulée autour de 4 facteurs : la relation aux personnes significatives, l’expérience d’insertion professionnelle, les projets d’avenir, les caractéristiques personnelles. Le récit est centré autour d’un rapport au temps qui s’appuie sur l'insertion professionnelle vécue comme un tournant dans la vie personnelle et sociale qui laisse une grande place au projet, au rêve, à l'avenir. Il sous-tend une interrogation fondamentale : qui suis-je? Que vais-je faire de ma vie? L’opposition identifiée comme la plus marquante est celle de l'influence d'autrui sur ses choix scolaires notamment et l’expression de ses souhaits sur un plan personnel et social. Il s'appuie sur l'influence familiale dans un parcours dont le sujet tente de se dégager pour s'affirmer à travers ses choix personnels, scolaires et professionnels. Le jeune adulte s'étend sur les événements de ruptures, aux facteurs qui ont entravé sa progression.

Le récit de l’adulte de 40 ans est centré sur l’articulation vie personnelle/vie professionnelle à travers une constante articulation entre les 2 pôles perçus comme indissociables, ceux-ci interagissant dans la majorité des choix, des événements, des décisions. Le sujet se positionne comme acteur à travers la manière dont il s'est construit. Il fait surtout référence à sa famille (enfants, conjoint, travail) et la temporalité est imprégnée de cette nouvelle forme d’expression. La narration est organisée autour de la recherche d’expression de soi en prenant en compte les événements passés, ceux de la situation présente et ceux de l'anticipation du futur pour trouver un équilibre de vie qui intègre les différentes sphères : familiale, personnelle, professionnelle.

L'adulte de 55 ans a une perception globale de son parcours ; il articule les événements de sa vie comme l’enfance, son développement personnel et son évolution professionnelle. La structure du récit est organisée de façon chronologique de l'enfance à la retraite en relatant la succession de ruptures, de changements, d’adaptation et la manière dont il a géré les tournants de sa vie, les enseignements qu’il en a tiré dans ses choix ultérieurs. L'influence du contexte de l'enfance et l'environnement familial originel apparaissent aussi prégnantes. Le récit s’articule autour des événements marquants dans différentes sphères. Construit sur la narration du passé, il intègre peu le présent et aborde le futur pour évoquer perspective de la retraite comme une nouvelle étape de vie où l'expression personnelle de soi apparaît au premier plan.

Plusieurs éléments se dégagent de la comparaison de l’analyse des récits de vie : le positionnement de l’individu par rapport à l'environnement et au contexte varient selon la période dans laquelle il se situe ; il existerait un rapport temporel propre à chaque période de la vie qui déterminerait les relations à autrui, à l’école, au travail, aux événements et serait influencé par des perceptions différentes du passé, du présent et l’intégration des événements antérieurs. Selon la période de la vie, les expériences varient selon la problématique actuelle personnelle et sociale du sujet mais aussi selon la façon dont il a intégré son histoire et la manière dont il anticipe son avenir. Or cela apparaît nettement dans le discours. La période de vie est un facteur pertinent d'étude du parcours qui met en évidence le rapport de l’individu à ses expériences de vie, expériences relatées lorsqu’elles sont constitutives de l’expression de soi. La structuration du récit de vie varie selon les caractéristiques personnelles et sociales, les modifications de l’articulation passé/présent/futur et de celles de l’articulation vie personnelle/vie familiale/vie professionnelle.

Les différences existantes entre hommes et femmes vont au-delà des rôles sociaux et sociétaux. Le logiciel met en évidence des différences dans la manière dont hommes et femmes relatent leur parcours. L’homme aborde l’axe professionnel de 2 manières distinctes : une pour décrire la fonction, les responsabilités exercées et une pour mentionner les événements de la carrière en terme de mobilité, d’évolution, de rupture. Chez l’homme le logiciel identifie une classe que nous qualifierons « les événements personnels » ; classe qui n’existe pas chez la femme. Chez la femme, la dimension personnelle est intégrée de façon spontanée dans les 4 classes identifiées par le logiciel mais ne constitue pas une classe distincte.

L'homme et la femme ont des manières distinctes de relater leur parcours, ont une approche différente des événements, des faits, de la dynamique de leur parcours. Le récit de la femme est centré autour de l’articulation vie familiale/sociale/professionnelle. Elle mentionne d'événements familiaux et personnels et les adaptations qu'ils ont nécessité (aménagement du temps de travail, déménagement pour suivre le conjoint…). Elle investit son travail selon des valeurs personnelles et s’exprime selon un mode d'affirmation de soi qui caractérise un moyen d'indépendance, de reconnaissance comme source d'équilibre entre vie sociale et vie privée. Elle insiste sur le besoin d'épanouissement de soi dans son travail et accorde plus d'importance à la notion d'expression de soi qu'aux responsabilités exercées et à l'évolution de carrière. L’opposition la plus marquée se situe entre le contexte de l'enfance et le parcours professionnel, l'individualisation se traduisant dans les choix personnels et sociaux effectués à l'âge adulte en opposition à ceux faits par la famille dans l’enfance. Chez la femme, le récit du parcours est articulé autour du vécu en articulant les pôles personnels et sociaux. Elle se situe dans le mode expressif avec les termes comme "préférer", "aimer", "intéresser", "envisager".

Chez l’homme, le récit est organisé à partir de faits marquants, de verbes d'action comme "j'ai fait", "j'ai passé le concours de" et de verbes d'état " je suis", "j'ai été". L’homme centre son récit autour de son parcours scolaire et professionnel qu'il traduit en termes de compromis, d'adaptation, de changement, de réorientation, d'évolution. Il parle du travail à travers sa fonction, ses activités, ses responsabilités, les ruptures et progressions. Il évoque les échecs et réussites et leur retentissement sur son parcours social. Il mentionne plus de valeurs sociales que personnelles. La classification descendante hiérarchique traduit une opposition entre le travail en terme de statut et de fonction, d’une part, et le contexte social et familial de l’enfance d’autre part. Il s’agit de l’opposition entre la dépendance à l'égard d'autrui et l’autonomisation/ l’affirmation sociale de soi.

Par contre, les proximités s’observent entre :
- le développement personnel et le parcours professionnel. L’homme s’affirme à travers son évolution sociale qu’il exprime souvent en terme de réussite ;
- le parcours scolaire, l’orientation et le contexte de l’enfance. L’homme insiste sur l’influence des parents et les déterminismes externes sur son parcours ;
- l’expression personnelle de soi et le travail. L’homme accorde plus de place à la valorisation de soi à travers les activités sociales.

L’étude a mis en évidence les différences liées aux effets de l'âge et du sexe dans le rapport au monde, à l’environnement, à soi, au temps. Le récit de l'adulte 25 ans est plus centré sur une expression sociale de soi tendue vers le futur ; l'adulte de 40 ans cherche l'articulation entre le personnel et le social dans les différentes sphères de sa vie (passé/présent/futur) ; l'adulte de 55 ans tend vers l'expression personnelle de soi avec le souhait de réaliser des projets latents, de s'investir dans des activités autres qui mettent en valeur ses ressources personnelles. L’ homme insiste sur les facteurs sociaux qui déterminent une partie de ses choix ; il mentionne ses valeurs sociales ; la femme intègre toujours la dimension personnelle dans le rapport à autrui, à la scolarité, au travail ; elle articule différemment temporalités sociales et personnelles. Ses choix se font plus en fonction de ses valeurs personnelles privilégiées et de la hiérarchisation de celles-ci. Ces éléments donnent des indications fondamentales pour la pratique du bilan ; il n‘est pas possible de conseiller de la même façon une personne de 25, 40 ou 55 ans, ni d’entendre de la même manière le récit d’un homme ou d’une femme ; le conseiller doit prendre en compte certains facteurs sans toutefois s’enfermer dans un schéma figé.

Il s’agit d’amener l’individu à se positionner comme acteur de sa vie, de le préparer à gérer l’incertitude et l’imprévisibilité des événements et de l’aider à élaborer des projets en tenant compte changements possibles ; il met en évidence l’importance de 3 éléments importants :
- l’interaction de facteurs de différentes natures ;
- une relation temporelle spécifique propre à chaque période de vie ;
- une dynamique interpersonnelle pour amorcer un processus de changement.

Le logiciel Alceste a permis de se dégager d’une analyse figée et purement thématique pour aborder la subjectivité objectivée du parcours. Il aborde le parcours en respectant la dynamique du narrateur et en référence au contexte dans lequel il s’inscrit. Il facilite le traitement de données multidimensionnelles. Il y a donc une identification thématique, une prise en compte de la phrase dans son contexte qui permet d’étudier parallèlement des éléments individuels et collectifs, de mesurer les liens entre les mots, entre les phrases, entre les classes et la proximité et la distance entre les classes. Il y a nécessité d’aller au-delà de cette classification pour dégager la logique interne de chacun ; il peut être intéressant aussi d’approfondir un récit pour en dégager les classes. Cela permet une analyse structurée qui va au-delà de la subjectivité du discours et permet une approche cognitive. Les variations de discours d’hommes et de femmes de 25,40 et 55 ans dans la manière d’appréhender son parcours, de se dire, de se raconter constituent des indicateurs pour mieux comprendre l’individu dans sa relation à son environnement individuel, social et sociétal.

Bibliographie

Benzecri, J.P. (1981). Pratique de l’analyse de données : linguistique et lexicologique, Paris : Dunod
Benzecri, J.P. (1993). L’analyse des données, Paris : Dunod
Bertaux, D. (1997). Les récits de vie, Paris : Nathan.
Baubion-Broye, A. (1998). Evénements de vie, transitions et construction de la personne, Érès
Bourdieu P. (1980). L’illusion biographique. Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63
Bourdieu P. (1981). Ce que parler veut dire. Paris : Bayard
Bourdieu P. (1998). La misère du monde, points n°466, Paris : le seuil
De Gaulejac V. (1993). Sociologies cliniques. Paris : Desclée de Brower
Houdé R. (1986). Les temps de la vie adulte, le développement psychosocial de l’adulte selon la perspective des cycles de vie, Montréal : Gaetan Morin
Reinert M. (1986). Présentation du logiciel Alceste à l’aide d’un exemple, Psychologie et éducation, 1986, 58-73
Reinert M. (1987). Un logiciel d’analyse lexicale. Cahiers analyse des données, 4, 471-484
Reinert M. (1992). Manuel du logiciel Alceste, inédit
Reinert M. (1999). Quelques interrogations à propos de l’objet d’une analyse de discours de type statistique et de la réponse « Alceste », langage et société, n°90, p. 57-59



Ressource proposée par Mlle Isabelle HAVET

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