|
Articles - Consultation d'un Article De l'Ethnologie à la Peinture
Parler de soi n'est pas chose aisée, mais rassurez-vous, ces quelques lignes n'émanent pas de quelqu'un qui est arrivé… D'ailleurs, si vous posez la question suivante à ma fille de six ans " qu'est-ce qu'il fait de mieux ton papa ? ", elle vous répondra sans nul doute " il attrape bien les mouches ! ". Ce qu'elle ne sait pas encore, est que j'arrive aussi à les apprivoiser, mais que cela reste entre-nous car à chaque fois que j'en parle, on me prend pour un fou ! J'ai osé aborder le sujet par deux fois devant une assemblée. La première fois, lors d'un séminaire d'éthologie à l'EHESS, où l'on m'a pris pour un attardé mental… puis, une seconde fois, lors d'une petite fête organisée par des étudiants d'art plastique, où l'on m'a pris pour un joyeux drille ami de Bacchus… jusqu'au moment, où, grâce à l'intervention providentielle de trois mouches, mes nouveaux disciples me surnommèrent " l'apprivoiseur de mouches " !
Rien de me prédisposait à l'ethnologie ni à la peinture. Quoique ? Réflexion faite, l'amour du genre humain, quelque peu indispensable pour se lancer dans des études d'ethnologie, me vient peut-être de ma tendre enfance, bercé au rythme de l'Internationale ! Pas certain, puisque du haut de mes quatre ans, je chantais alors " La Terre Nationale " !
Quant à la peinture, il est fort possible qu'une petite histoire de famille m'ait quelque peu influencée. L'histoire d'un père qui rencontre un peintre avec qui il sympathise… et aussi l'histoire d'un tableau représentant un arbre, tableau inachevé mais qui, selon, les personnes l'ayant vu, était de toute beauté. Mon père n'a jamais retouché à une brosse de sa vie depuis ce fameux tableau que je n'ai jamais vu, alors ce tableau reste un mystère.
A 8 ans, après une grave maladie, j'ai perdu la mémoire et bizarrement cette amnésie s'est portée essentiellement sur l'ensemble des acquis scolaires. Peu à peu la mémoire est revenue à l'exception des mécanismes de la lecture et de l'écriture qui restèrent de longues années durant les pires de mes cauchemars. Dyslexique de surcroît, il m'était impossible de lire quelques lignes à voix hautes sans que des termes n'ayant rien à voir avec le texte sortent de ma bouche comme par magie. J'ai pu cacher ce handicap pendant toute ma scolarité en apprenant tout par cœur mais le jour du bac de français j'ai brillé par mon absence : impossible d'apprendre par cœur "Le Rouge et le Noir", par exemple !
Je n'ai vraiment appris à lire que bien des années plus tard lorsque j'ai enfin passé mon bac. Mais la dyslexie me joua (et me joue) encore des tours. Flânant dans une librairie je tombai sur un livre dont la petite épaisseur de la tranche m'attira. Le nombre de pages était alors un de mes critères de choix... Sur la première page de couverture, un gros titre : "L'Anthropophagie". Heureux acquéreur, je rentrai chez moi afin d'apprendre le pourquoi du cannibalisme. Horreur ! Dès les premières pages, je compris que mes yeux n'avaient pas transmis avec exactitude l'intitulé de l'ouvrage ! Il ne s'agissait nullement d'anthropophagie mais d'Anthropologie !
Quelque mois après, je lu ce livre qui survolait l'ensemble des domaines de l'Anthropologie Sociale, les différents courants et auteurs. L'un des auteurs présentés n'était autre que André Leroi-Gourhan et les quelques lignes qui lui étaient consacrées me poussèrent à en savoir plus sur lui et ses écrits. J'ai dévoré ses ouvrages sans me lasser, le nombre de pages n'étaient plus un critère de choix.
La personne avec qui je partageais ma vie était alors étudiante aux Langues O. et lorsque les partiels arrivaient, notre appartement se remplissait d'étudiants qui bûchaient comme des fous sur les caractères chinois, sur les problèmes de tons... Et moi, je les regardais d'un air amusé, me disant à moi-même : "quelle idée de vouloir apprendre cette langue !"
Mais vint le jour où Marie voulut partir à Taiwan afin d'améliorer son niveau de chinois. L'idée de rester seul à Paris pendant un an ne me plaisait guère, alors je l'ai suivie sachant à peine situer Taiwan sur une carte ! Quel choc ! Je passe sur mes premières impressions mais pour simplifier disons qu'après la haine vinrent l'amour et la passion pour cette civilisation. Pendant notre séjour, nous n'avons pris qu'une journée de vacances (nous étions fauchés). Nous sommes allés à la gare de Taipei avec nos économies et nous avons demandé un aller-retour pour n'importe qu'elle destination correspondant au montant de notre pécule. "Yilan" répondit le guichetier et nous partîmes à Yilan. Arrivés dans cette petite ville située à environ 80 km de Taipei, nos pas nous ont guidés vers des petites ruelles où nous sommes tombés nez à nez avec des sculpteurs de statues bouddhiques et taoïques. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête à ce moment-là mais j'ai senti que cette rencontre n'était pas ordinaire. Nous ne sommes restés que quelques minutes avec les artisans qui nous ont invités à prendre des photos de leurs statues. Mais déjà, il nous fallait rejoindre le train. Et pendant le voyage de retour, je n'avais qu'une seule idée en tête : "je ferai quelque chose de ces photos. Quoi ? Je ne sais pas, mais j'en ferai quelque chose".
De retour à Paris, une amie ethnologue à qui je montrai ces photos me dit : "Pourquoi ne reprendrais-tu pas tes études ? Tu n'arrêtes pas de lire des bouquins d'André Leroi-Gourhan et tu t'intéresses aux techniques de fabrications. Vas à l'E.H.E.S.S., il y a un prof spécialisé sur les techniques, François Sigaut. Ecris un projet et présente le lui."
J'ai écrit ce projet et je n'ose imaginer la tête que je devais avoir lorsque j'ai rencontré François Sigaut, avec, comme tout diplôme, un bac de comptabilité et comme connaissance linguistique que "mon" chinois appris dans les rues de Taipei ! Je n'oublierai pas non plus la présence d'un autre directeur d'études spécialisé sur la Chine qui pris part à la conversation.
Mais je n'avais qu'une seule idée en tête : faire quelque chose de ces photos... Je tiens donc à remercier tous les anthropophages de la terre et la dyslexie car mon projet d'ethnographie sur la fabrication de statues bouddhiques et taoïques à Yilan (Taiwan) fut accepté.
Les premiers mois à l'E.H.E.S.S. furent difficiles. L'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a comme particularité de dispenser des séminaires d'un niveau doctorant quelque soit le niveau des étudiants. Autre particularité, les partiels sont inexistants ! L'étudiant est jugé en fonction de ses participations aux séminaires au cours desquels l'étudiant en année préparatoire côtoie les thésards et les directeurs d'études venu participer eux aussi ! C'était la première fois de ma vie où le Français devenait une langue étrangère ! J'avais beau noter tous les termes qui m'empêchaient de comprendre chaque phrase, une fois à la maison, mes dictionnaires ne m'étaient d'aucune utilité ! Il n'existe que peu d'alternatives dans pareil cas, j'ai donc opté pour une phase d'observation pendant les premiers mois avec comme seule participation ce genre d'intervention : " Excusez-moi ! Que veut dire ceci ? Pouvez-vous m'expliquer cela ? " ou encore " Je suis un petit peu perdu… ". A aucun moment un directeur d'études n'a refusé de donner une explication, par contre, lors de mes nombreuses questions… je sentais le regard inquisiteur d'autres étudiants qui, étrangement, notaient tout comme moi les éclaircissements donnés par les directeurs d'études !
Au fil du temps, les concepts étrangers devinrent familiers et je me suis aperçu que beaucoup d'entre nous parlaient pour ne rien dire… à l'instar des effets de manche des avocats lors d'un procès !
Les pieds sur terre, mon esprit ne flirte jamais avec les hautes sphères… plus on monte, plus les nuages, me semble-t-il, doivent cacher la réalité d'en bas ; ce qui peut être gênant en Anthropologie Sociale.
Lors de la première année préparatoire, j'ai rencontré Bruno Rouers. Ensemble nous avons crée l'association Anthroepotes dont les deux objectifs principaux étaient de fédérer l'ensemble des universités françaises et francophones en Sciences Sociales ainsi que de publier une revue afin de permettre aux étudiants de publier leurs travaux.
Anthroepotes fut une expérience formidable. Avant même de sortir le premier numéro, nous avions monté des stands à l'E.H.E.S.S. afin de récolter quelques adhésions. Les réactions furent assez variées… " Anthrepoètes ? C'est une revue sur la poésie ? " Bienvenue au club des dyslexiques ! " Anthrepopotès ? C'est grec ? " Bienvenue à l'association des coquettes sans lunettes ! " Anthroepotes ! Sympa le jeu de mot ! " Bienvenue chez nous ! " Anthroepotes ! ça ne marchera jamais avec un nom pareil ! ça ne fait pas sérieux ! " Heureux de ne pas vous compter parmi nos membres…
Au bout de trois ans, de grandes bibliothèques des universités en Sciences Sociales étaient abonnées à notre revue… la British Library of New York nous avait même ouvert ses portes !
Le point fort de notre revue était qu'elle était ouverte à tous les étudiants désirant écrire, et cela quelque soit son niveau d'études ou son attachement à une université. Il ne s'agissait pas de la revue de l'E.H.E.S.S. mais d'une revue indépendante. La seule exigence que nous avions était la qualité. Elle était même ouverte à ceux que nous avions pris pour habitude de nommer les " érudits locaux ", ces personnes qui connaissent un sujet sur le bout des ongles et qui n'ont pas forcément de diplômes pour autant. Les écrits des directeurs d'études étaient les bienvenus à condition que la part laissée aux étudiants reste majoritaire.
Le pire des textes que nous ayons eu à corriger fut celui d'un professeur ! Fond, forme, orthographe… un concentré de recalé au bac ! En plus… ce texte portait sur la Chine ! Plus tard, nous apprenions qu'une maison d'édition voulait nous racheter le concept d'Anthroepotes ! Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase ! Ce fut au cours d'un dîner au restaurant où je fus cordialement invité. Un professeur… est-ce que je parle du même ? Je ne m'en souviens plus, " ma mémoire est qualitative, non quantitative (Cf. André Georges Haudricourt)"… se pavanait devant un public acquis suite à un très court séjour en Chine. Il était devenu ethnologue spécialisé sur la Chine en un coup de baguette magique ! J'avais honte de faire mes études sur la Chine à ce moment précis ! Il faut une certaine humilité pour aborder la plus longue Histoire du monde… Jamais pareilles inepties ne sortiraient de la bouche de Joël Thoraval, de Viviane Alleton, de Michel Cartier, de Jacques Gernet ou de Jacques Pimpaneau ! Eux, au moins, savent rester humbles !
Mercantilisme et ethnologie ne font pas bon ménage… et transformer notre petite revue de 40 pages en 120 pages tout en gardant le même nombre de caractères ! Non merci ! Les éditions Charlatan… trop peu pour moi !
Finalement, ce qu'il y a de bien avec ce genre d'individu, c'est qu'il suffit que les Inuits " redeviennent " à la mode pour le voir jouer une partie de cartes avec les pingouins ! Fermons ici cette parenthèse...
Je suis donc parti à Taiwan afin d'effectuer une ethnographie sur la fabrication de statues bouddhiques et taoïques à Yilan en 1996 avec mes photos qui dataient de 1991 ! Allais-je retrouver les sculpteurs ? Oui ! Les statuaires étaient toujours à la même place mais Eugène Sue ne me regardait pas...
Ce terrain m'a pris aux trippes, il m'a vidé, lessivé... pendant six mois, les nuits furent courtes et guère réparatrices ! Non seulement je partageais les heures de travail avec les sculpteurs mais aussi l'après travail. Lorsque, le soir, très tard, je rentrais chez moi après d'innombrables Gan Bei (verres d'alcool que l'on boit cul sec), mon vélo qui connaissait le chemin zigzagait jusqu'à mon domicile ! Et là, après une bonne douche, mon travail ne faisait que commencer : remise au propre des notes prises sur le terrain, croquis, analyses des données, etc...
Ces sculpteurs sont devenus mes amis et je leur suis infiniment redevable et reconnaissant. Ils m'ont fait découvrir leur univers, celui du modelage, de la sculpture et de la peinture. Tous sans exception m'ont apporté plus que je ne pourrais leur offrir. C'est pour leur rendre hommage que j'utilise le nom de Le Xiao Long pour mes créations artistiques.
Le Xiao Long est le nom chinois que m'ont donné mes amis de Taiwan. Il signifie "le Petit Dragon Joyeux". Finalement, " Le Xiao Long " est plus explicite que Patrick Le Chevoir ! Je suis petit, je suis né en 1964 c'est-à-dire l'année du Dragon et je préfère les rires aux pleurs !
En 1997, diplômé de l'E.H.E.S.S., j'enchaîne sur le DEA. que j'obtiens en 1998. Je ne m'inscris pas en Thèse (pour en connaitre les raisons voir le premier paragraphe de l'article sur le Lu Ban Chi intitulé "De 1998 à 2006 : En guise d'introduction ") et enchaîne petits boulots sur petits boulots, pour terminer prof de français pour adultes étrangers.
C'est un métier passionnant où un anthropologue se sent comme un poisson dans l'eau... Imaginez un peu une classe composée de Japonais, Coréens, Chinois de Taiwan, Chinois de République Populaire de Chine, Américains, Mexicains, Australiens, Boliviens, Brésiliens... et bien d'autres ! Une véritable mine d'or, un concentré du Monde au bout des doigts !
En 2003, c'est le déclique ! Je présente un projet d'exposition à l'occasion de la journée contre le rascime qui fut accepté par la Mairie d'Epinay-sur-Seine. L'exposition prendra le nom de " Homo Spinassien Sapiens ". Je mets enfin en pratique ce que j'ai appris à l'EHESS et à Taiwan ! Je me sers enfin de ma tête et de mes mains ! L'homme et la matière, ça a du bon !
En 2005 je prends la décision de devenir peintre et sculpteur. En janvier 2007, je m'installe à Auneuil afin de réaliser un rêve : celui d'ouvrir un atelier-galerie. Ce rêve n'est pas encore tout à fait réalisé car les travaux de rénovation demandent plus de temps que prévu.
En attendant l'ouverture de mon atelier, vous pouvez toujours venir naviguer sur les pages du Xiao Long...
Et si après cette lecture vous pensez avoir compris qu'il s'agissait d'un site appartenant à un anthropophage ayant fait ses études sur la culture de spatules boulimiques et théoriques chez Bob Dylan à Taiwan... vous avez, certes, de graves problèmes de dyslexie mais rassurez-vous, cela ne vous empêchera pas de réaliser vos rêves :)
***
Illustrations de Patrick Le Chevoir Article rédigé par M. Patrick LE CHEVOIR,
le 04/11/2009
Voir tous les articles de cet auteur | Réagir à cet article sur le forum |