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Articles - Consultation d'un Article

Développement durable et gestion traditionnelle des écosystèmes

Introduction
 
développement durable et gestion traditionnelle Le développement a été pensé jusque vers le début des années 1970 en termes de résultats de la croissance. La croissance était le résultat de la consommation. Elle s’est faite en exploitant outrancièrement l’environnement. Il se faisait donc au détriment du « développement durable ». Mais la difficulté à délimiter ce que recouvre exactement le terme développement durable est liée au fait que ce terme a émergé dans les discours internationaux relativement récemment, au tournant des années 1990, tandis que le concept de développement, pourtant tout-puissant depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s’enfonçait peu à peu dans le discrédit. Les questions de l’environnement constituent un des enjeux majeurs des interrogations de nos sociétés. Interrogations à la fois théoriques et pratiques, qui prennent des formes extrêmement variées, tant du point de vue du langage que de l’action. L’urgence observée au cœur de ces interrogations montre de la façon la plus claire que les problèmes de l’environnement et des relations d’une société à son environnement sont au centre de ses interrogations. Pour dessiner le visage de son avenir, et même de son devenir, la société d’aujourd’hui a besoin simultanément de son passé et de son avenir. Par rapport aux dégâts causés sur l’environnement par le modèle de développement, il ressort de plus en plus que le modèle des populations dites traditionnelles ou indigènes peuvent apporter des solutions. Cela est-il envisageable ? Le modèle traditionnel peut-il impulser ou être inséré dans les stratégies de développement durable ?
 
  • I. Les concepts liés au développement
1.1. Définition
Développement
François Perroux : Le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à améliorer cumulativement et durablement le revenu réel. Deux aspects sont mis en exergue dans cette définition : la dimension changement (mentalité, sociale) qui ont une influence à la capacité à augmenter son revenu réel (PIB). Cette définition met en avant les aspects liés à la croissance comme finalité. Ce qui rend une population apte n’est pas forcément quantitatif, il y a aussi et surtout des aspects qualitatifs (avant de construire le béton, il faut d’abord construire l’homme).
Philippe Hugon : On parle développement lorsque les hommes parvenus à satisfaire leurs besoins fondamentaux deviennent aptes à les satisfaire davantage et mieux le développement.
 
Croissance
François Perroux : La croissance économique est l’augmentation soutenue et durable sur une longue période de la quantité des biens et services produite par l’économie. C’est l’augmentation d’un indicateur économique.
Kuznet : Capacité permanente à offrir à une population en augmentation une quantité accrue de biens et services par habitant.
 
Au-delà de sa dimension économique, sociale, culturelle, spatiale et durable, le développement est souvent interprété comme un processus de transformation qui accompagne la croissance dans une évolution à long terme. Ce processus est étroitement lié au concept de progrès, notion centrale de la pensée des Lumières et des courants évolutionnistes. Il nous paraît important de signaler que les indicateurs économiques sont le PIB (Produit Intérieur Brut), PNB (Produit National Brut), l’IDH (Indice de Développement), l’IPH (Indice de la Pauvreté Humaine). Le WWF a imaginé un indice qui serait l’Indice de l’Empreinte Ecologique (IEE).
 
I.2. Les conséquences du développement sur l’environnement
Quelques chiffres :
- Les déchets industriels atteignent aujourd’hui 350 millions de tonnes chaque année dans le monde, dont 90% produits par les pays industrialisés.
- en Australie, on a gaspillé 6 tonnes d’humus pour obtenir une tonne de produit cultivé.
- il y a deux siècles, les forêts équatoriales couvraient dans le monde une superficie d’environ 16 millions de km2. Aujourd’hui, sous l’effet de la déforestation, moins de la moitié de cette quantité subsiste.
- Entre 40.000 et 50.000 espèces animales et végétales disparaissent chaque année. De 1950 à 2000, les rendements globaux de la pêche sont passés de 20 millions de tonnes à 85 millions de tonnes.
- Jusque-là, juste 1% des espèces des forêts ombrophiles a été analysé du point de vue médicinal.
- La faune est cloisonnée dans le réseau croissant de routes, outre celui-ci, ses nuisances directes sur l’homme (bruit, pollution, paysage), s’étend au détriment des terres agricoles. Sous la pression de l’urbanisation et des infrastructures routières, de nombreuses terres agricoles sont gagnées par le béton, des marécages sont drainés, des habitats d’espèces détruits ou repoussés à la périphérie de la ville. (Sabine Rabourdin, 2005).
 
La prise de conscience
Face à ces différentes menaces, l’idée d’une protection de la nature est apparue. Mais à y regarder de près, cette protection n’est qu’une autre forme de domination. Pour avoir l’idée de protéger la nature, il faut en soi être moderne, car cette idée suppose une différence, voire une opposition entre deux mondes, celui de la culture et celui de la nature. Cette idée protectrice sous-tend que l’on se perçoive ou que l’on se considère extérieur à la nature. Si la société humaine se sent parfois le devoir d’assurer la survie des non-humains, elle ne le réalise que lorsqu’elle en a besoin. Le reste du temps, elle l’exploite. Pour protéger, il faut se sentir en situation de domination. On ne protège pas plus fort que soi. La protection est une autre forme de domination.
 
  • II. Le développement durable
 
Comment est né le concept du développement durable ?
En 1970, le premier rapport du Club de Rome, intitulé Halte à la croissance analysait le rapport entre les limites écologiques et la croissance économique. Deux ans plus tard, en 1972, les Nations Unies organisaient à Stockholm la première conférence internationale sur l’environnement, qui devait aboutir à la création du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement). A cette occasion, le concept d’écodéveloppement, analysé entre autres par l’économiste Maurice Strong, a mis en avant un modèle de développement respectueux de l’environnement et de l’équité sociale. Il a fallu ensuite attendre 1987 pour voir apparaître la notion de durabilité, traduction française de sustainability (Falcone 2003, 25).
 
Le concept de développement durable est pour la première fois consacré dans le « Rapport Bruntland » (nom du Premier ministre norvégien, rapporteur du projet de la Commission mondiale pour l’environnement et le développement), intitulé Notre avenir à tous. Ce rapport, publié dans plus de vingt langues, fait la synthèse des travaux engagés au plan international sur l’environnement et le développement. Il donne la définition suivante du développement durable : un développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. La définition du développement durable la plus connue constitue plus un programme d’actions qu’une définition : « Le développement durable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures » (Rapport dit Brundtland 1987).
 
Cette nouvelle approche du développement est fondée sur l’équilibre entre croissance économique et écosystèmes. Elle accorde aux pays en développement une place plus équitable dans l’économie internationale, ainsi qu’un accès plus démocratique à la santé et à l’éducation. Le rapport défend également l’idée d’une consommation maîtrisée des énergies et des ressources naturelles.
 
Encore peu défini, le concept trouve un large écho dans la communauté internationale, de nombreux chefs d’Etats s’appuyant sur la notion de " durabilité " dans leurs politiques nationales. En 1992, les Nations Unies organisent la deuxième conférence sur l’environnement et le développement, également appelée " Sommet de la Terre ". A l’issue de cette conférence, les 173 chefs d’Etats présents se sont engagés sur cinq textes :
- la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement ;
- la Convention sur les changements climatiques ;
- la Convention sur la biodiversité ;
- la Déclaration des principes relatifs aux forêts ;
- l’Agenda 21,  un  programme  d’action  internationale  fixant  des  objectifs  en  matière d’environnement et de développement.
développement durable et gestion traditionnelle Enfin, le Sommet de la terre consacre l’importance et le rôle des Organisations Non Gouvernementales (ONG) et de la société civile dans la réalisation des objectifs de l’Agenda 21. La protection de la nature repose sur les connaissances scientifiques.
 
La protection de la nature, telle qu’elle s’opère aujourd’hui, est bien illusoire. Elle ne fait qu’éloigner l’homme de la nature. Premièrement, le sentiment d’exclusion favorise l’agressivité. Ensuite, les territoires que l’on considère comme vierges et sauvages sont souvent plus ou moins influencés par une présence humaine antérieure. (C’est le cas des territoires modelés par les feux de brousse faits par l’homme, mais qui donnent l’impression quelles sont vierges).
 
On sait aujourd’hui que la mise en cloche n’est pas toujours le meilleur moyen de préserver un écosystème. L’Académie des sciences, dans un rapport de 1995, écrivait que lors de la création des réserves, certaines espèces que l’on voulait conserver localement ont rapidement disparu (…). La cause en est une méconnaissance des nécessités d’échange de l’écosystème avec l’extérieur (Académie des sciences 1995).
 
Les exemples de certains parcs nationaux ou réserves intégrales au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Libéria, en Indonésie, au Chili et dans de nombreux autres endroits du globe montrent que ces solutions ne sont que des palliatifs, et qu’ils permettent in fine que de préserver quelques lambeaux d’espace d’une destruction totale.
 
L’exclusion conceptuelle de la nature dans le monde occidental avait contribué à sa domination et à sa détérioration. L’exclusion physique amène au même résultat. La mise en cloche apparaît alors comme un contournement, une fuite. La première contribution significative au concept de développement durable est celle du Rapport Brundtland (1989) qui fait apparaître que le fonctionnement du système économique et social actuel de l’Occident débouche à plus ou moins long terme à des surtensions écologiques insoutenables. Ce rapport plaide pour un autre type de développement « qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».
 
Le terme développement durable est donc aujourd’hui à la mode et de plus en plus détourné. Le développement tout court se limite actuellement, quoi qu’on en dise, à valoriser la croissance économique : une société ne peut progresser que si elle développe sa production de richesse. Dans l’idée de développement, la croissance reste le maître mot, en sous-entendant qu’elle engendre le bien-être Ce qui, dans les faits, ne se vérifie pas (Sylvie Brunel 2OO4, 10).
 
On peut dire que l’émergence du développement durable discrédite le développement. Dans les années charnières de la fin de la guerre froide, le développement a commencé à être perçu comme une norme imposée jusque-là aux pays du Sud par les pays du Nord avides de plaquer leurs dispendieux modèles de croissance économique, fondés sur le « toujours plus » (de production et de consommation de biens matériels), dans un gaspillage effréné des ressources non renouvelables.
 
Pour mettre fin à cette fuite en avant, dont les dangers paraissaient menacer la survie de l’humanité tout entière, un concept a émergé, celui de développement durable. Autant le développement devenait soudain un concept impérialiste et prédateur, autant le développement durable se paraît lui, inversement, de toutes les vertus, parce qu’il se proclamait respectueux non seulement des hommes mais aussi de l’environnement. Le développement durable a ainsi déconsidéré les théories classiques du développement, autour desquelles s’étaient organisés les politiques d’aide publiques menées depuis la fin de la seconde Guerre mondiale.
 
Le développement durable introduit donc une nouvelle vision écologiste et environnementaliste qui insiste sur le strict respect des ressources limitées et non renouvelables de la planète. Le terme planète prend ici un sens central dans les discours des politiques et autres développeurs. Utilisé comme référent essentiel, il insiste sur le fait que la terre est un système interdépendant, qu’il faut se préoccuper des effets à long terme des actions humaines car toute l’humanité est embarquée dans le même bateau. « Cette psalmodie incantatoire occupe une place centrale dans l’approche du développement durable, particulièrement lorsque celle-ci est développée par les mouvements écologistes » (Sylvie Brunel 2OO4, 10).
 
En fait le concept de développement durable n’est pas nouveau, il était mis en avant en 1970, mais malheureusement la guerre froide et les stratégies qu’elles imposaient l’on mis « sous le boisseau » jusqu’au début des années 1990. Le concept réapparaît avec la fin de la guerre froide. En somme, de la Conférence de Rio en 1992 à celle de Johannesburg en 2002 ; le développement durable s’installe dans le vocabulaire international et s’impose dans les politiques de coopération : il s’agit de mettre en œuvre des politiques économiques efficaces, qui soient en même temps socialement équitables et écologiquement tolérables. Il faut dire que les trois piliers : l’économie, le social et l’environnement se révèlent difficiles à concilier. L’analyse des principes de l’Agenda 21 en est la preuve.
 
L’Agenda 21 met en lumière en somme trois principes : concilier protection de l’environnement, efficacité économique et efficacité sociale. Plus précisément, il s’agit d’une trilogie où l’économique (produire plus, en principe au service du plus grand nombre) s’allie au social (répartir mieux, lutter contre la pauvreté) dans le respect de l’environnement (préserver la nature, donc les conditions de vie des générations future) qui fondent les trois composantes essentielles du développement durable. Ces objectifs sont difficiles à atteindre parce que les institutions internationales ne travaillent de concert. Le FMI et la Banque mondiale ne se concertent pas avec le BIT ou le CNUCED, tandis que de son côté le PNUE travaille dans le sens de son mandat : la préservation de l’environnement.
 
De nombreuses institutions ont repris ce concept, et en ont fait un élément de leurs actions. Certes, la référence commune à la notion de développement durable ne doit pas masquer la grande diversité des conceptions qui en sont proposées, se déployant en gros entre une approche « économique » et une approche « écologique ». On peut néanmoins repérer trois thèmes récurrents : la question du long terme, c’est-à-dire la question des conséquences de l’action économique sur le future, le principe d’équité intergénérationnelle et le souci de l’environnement. Tout ceci semble être réglé par le principe de précaution. Ce principe est au centre des démarches pratiques se référant à la notion de développement durable.
 
Comprendre ce qu’est le développement durable est essentiel car il est devenu aujourd’hui une référence majeure pour tous les programmes d’action de la coopération internationale. Les ONG ont beaucoup contribué à diffuser et à imposer ce concept, au point d’Etats et entreprises l’invoquent désormais pour mettre en œuvre de nouveaux modes de production et de consommation. Le développement durable est-il pour autant devenu une véritable composante des politiques publiques comme des actions privées ? L’ambiguïté persiste, car le brandir comme emblème, comme étendard, est aussi un moyen de se concilier les bonnes grâces de ses interlocuteurs, de ses partenaires, de ces cibles, qu’il s’agisse d’électeurs, de consommateurs, de donateurs, de bailleurs de fonds, de se doter d’un vernis respectable et séduisant.
 
Concept, programme d’action, le développement durable est donc devenu un argument publicitaire, dont chacun s’empare pour décliner de la façon qui lui plaît la plus appropriée de ses desseins. Il en résulte que cette notion devient un fourre-tout de ce que l’on pourrait qualifier des « 3M » :
- les menaces qui pèsent sur la planète : la désertification, les atteintes à la biodiversité, la pollution des eaux, le réchauffement climatique, etc. C’est en un mot le volet environnemental du développement durable, sans doute la plus puissante aujourd’hui ;
- les misères de l’humanité : la persistance de la pauvreté, inégalités croissantes, sous-alimentation et manque d’eau potable, endémies, etc. C’est le volet humain et social du développement durable ;
- les manques de la gouvernance mondiale : dysfonctionnement et injustice des relations internationales, notamment entre le pays en développement et ceux dits développement, difficultés d’adopter des réglementations permettant d’instaurer un développement durable, comme de faire respecter les traités et conventions existantes. C’est le volet économique et politique du développement durable (Sylvie Brunel 2OO4, 7).
Les publications faites jusque-là concernant la problématique du développement durable dressent un « catalogue alarmant qui donne le sentiment que le développement durable reste encore aujourd’hui, dans bien des cas, une utopie » (Sylvie Brunel 2OO4, 7).
 
Certains préfèrent parler de développement soutenable, c’est-à-dire ce que notre environnement peut supporter sur le long terme. Ce serait aussi une traduction plus littérale du terme anglophone sustainable development. Cependant, le concept de durabilité n’a pas à être dépendant d’un simple aspect de traduction d’une langue à l’autre. Les tenants du terme « durable » préfèrent insister sur la notion de durabilité (cohérence entre les besoins et les ressources globales de la Terre sur le long terme) plutôt que sur l’idée d’une recherche de la limite jusqu’à laquelle la Terre sera capable de supporter les projets de développement sans dommage. D’autres récusent le concept même de développement économique et préfèrent parler d’utilisation durable, voire, en s’inspirant des travaux de Nicholas Georgescu-Roegen, de décroissance durable. Quelques dates nous permettent de saisir les enjeux liés au développement durable.
 
 
Les trois piliers du développement durable
 
Le développement durable s’articule autour de trois piliers majeurs et interdépendants :
· l’économie : mettre en place une coopération internationale avec les pays en voie de développement, lutter contre la pauvreté (un des objectifs du développement du millénaire (ODM) à l’échéance 2015), modifier les modes de production et de consommation, favoriser le commerce équitable entre le Nord et le Sud, intégrer les paramètres du développement durable dans les processus de décisions
. l’environnement : diminuer les rejets polluant l’atmosphère, lutter contre le déboisement, la désertification et la sécheresse , protéger la biodiversité, les forêts et les montagnes, promouvoir une agriculture respectueuse de l’environnement et de la santé, protéger les océans et les ressources halieutiques, promouvoir les énergies renouvelables
. le social : garantir l’accès à la santé et de l’éducation (notamment l’éducation de base retenue parmi les autres ODM), lutter contre la faim, améliorer les conditions de vie, lutter contre l’exploitation des enfants, renforcer les groupes sociaux à travers les syndicats, les associations et les ONG (populations locales, femmes, enfants, travailleurs...)
· A ces trois piliers s’ajoutent la notion de bonne gouvernance, définie par le Programme des Nations Unies pour le développement : La gouvernance peut être considérée comme l’exercice des pouvoirs économique, politique et administratif pour gérer les affaires des pays à tous les niveaux. La bonne gouvernance est participative, transparente et responsable. Elle est aussi efficace et équitable. Elle assure que les priorités politiques, sociales et économiques sont fondées sur un large consensus dans la société et que les voix des plus pauvres et des plus vulnérables sont au coeur du processus de décision sur l’allocation des ressources pour le développement.
 
Les limites de la théorie économique dominante d’un développement de l’humanité centré sur la rentabilité économique et financière apparaissent clairement, 10 ans après Rio à Johannesburg. Le concept de développement durable est affiché comme une préoccupation centrale dans les négociations internationales d’abord, puis petit à petit dans l’élaboration des politiques nationales et enfin dans celles d’entreprises, de collectivités territoriales, d’institutions publiques ou privées.
 
Une évaluation rapide des actions des ONG et de celles de la société civile qui travaillent à la préservation de l’environnement nous invite à une confrontation avec les méthodes traditionnelles de gestion de l’environnement. La question est de savoir si ces méthodes peuvent inspirer le développement durable ? ou mieux peuvent-elles favoriser le développement ? En d’autres termes : un système économique et social qui génère autant de chômage est-il durable ? Un système qui s’appuie sur des inégalités économiques internationales de plus en plus forts est-il durable ? Un système qui met autant à mal la cohésion entre les hommes est-il durable ? Les réponses à ces questions sont parfois recherchées dans les pays dits sous-développés considérés à tort ou à raison comme ayant préservé leur environnement.
 
 
La place des connaissances endogènes
 
Plusieurs auteurs ont critiqué la notion de développement durable en montrant qu’elle ne remet pas en question le fondement économiciste du développement classique et l’expansion capitaliste (Escobar 1995). Le rôle attribué aux populations forestières dans le maintien des écosystèmes a pu varier en fonction des enjeux du moment. Dans les années 1960-1970, l’essartage pratiqué par les populations forestières fut placé sur le banc des accusés de la déforestation. Mais le savoir produit par les anthropologues sur leur mode vie, leurs pratiques agricoles, leur identité ethnique ou leur organisation sociale avait largement fourni la substance utilisée par les experts (ingénieurs forestiers, agronomes), pour les catégoriser, selon les besoin du pouvoir, comme partie prenante dans le processus de déforestation. A partir des années 1980, on a commencé à s’intéresser aux agro-écosystèmes et on a découvert que beaucoup de ces forêts prétendument vierges d’activités anthropiques avaient été construites au fil du temps par les humains.
 
Clifford Geertz (1963) fut l’un des premiers anthropologues à révéler la pertinence écologique de l’essartage. Par la suite, de nombreux travaux s’inscrivant dans une démarche de fusion de l’ethnologie et de l’écologie ont montré que cette pratique garantissait l’équilibre des écosystèmes forestiers (Clad 1985, Posey 1989, Gutelman 1989), voire qu’il contribuait à une plus grande diversité biologique que dans le milieu inhabité (Posey et Ballée 1989). L’agriculture itinérante traditionnelle fut dès lors acceptée par les agronomes et les forestiers comme un système agraire durable du point de vue écologique (National Research Council 1993).
 
La Convention internationale sur la biodiversité adoptée à la suite de la Conférence de Rio (1992) consacre la reconnaissance des droits des indigènes sur leur milieu. Elle souligne enfin l’importance de leur rôle dans la mise en place d’une gestion durable des forêts. Les peuples forestiers sont ainsi passés du statut d’utilisateurs nocifs du milieu à celui de populations à préserver, à développer, à prendre en charge et donc à gérer avec le milieu naturel. Ainsi objectivées, les populations forestières et leur rôle dans la gestion durable purent être intégrés par de nombreux organismes et institutions dans leurs politiques de développement durable. Cette volonté d’intégration a été confirmée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement en 1993. Ces populations ont été objectivées donc comme les dépositaires de savoirs qui ont permis la préservation de la diversité (Lassagne 2005).
 
  • III. Les pratiques de gestion environnementale des peuples premiers[1]
 
C’est vers la fin des années 1950 que prend forme la théorie du développement endogène, par John Friedmann et Walter Stöhr. C’est une approche volontariste, axée sur un territoire restreint, qui conçoit le développement comme une démarche partant du bas, privilégiant les ressources endogènes. Elle fait appel aux traditions industrielles locales et insiste particulièrement sur la prise en compte des valeurs culturelles et sur le recours à des modalités coopératives. Le développement local possède une référence politique et économique qui prend son essor avec les politiques de décentralisation des années 1980. Les pratiques endogènes de gestion durable qu’il ne faut confondre avec le développement durable (on a plutôt affaire une gestion durable), sont à saisir à deux niveaux :
1 La pratique de la jachère.
2 Les interdits relatifs à la gestion des écosystèmes.
 
 
3.1. La jachère
 
On peut définir la jachère comme la pratique qui consiste à laisser un espace qui été exploité en repos pour permettre à la ressource de se régénérer, de se renouveler. Cet espace peut être le minéral (la terre qui se restaure), la faune, la flore, les ressources halieutiques. Elle se caractérise donc par les phases de mise en exploitation, de mise en repos et de remise en exploitation et de remise en repos. Le mot jachère viendrait du bas-latin gascraria qui serait lui-même dérivé du mot gaulois ganskaria qui signifie charrue. Le grand Larousse Encyclopédique le définit comme « l’état d’une terre labourable qu’on laisse temporairement sans produire de récolte ». (1962). Elle est la méthode la plus ancienne et la plus simple pour restaurer un sol. Elle présente un double intérêt car elle est « un moyen d’améliorer simultanément le degré de fertilité des sols fatigués et leur capacité de résistance à l’érosion » (CTFT 1969). Ce principe a été confirmé par Suzanne Jean (1975).
 
Ce terme a été repris et systématisé par Jean-Emile Mbot (1999) qui l’étend au repos imposé à la femme à la suite d’un accouchement. Il l’applique également aux autres écosystèmes, notamment terrestre et marin. Les observations faites par Stéphanie Carrière (2002) arrivent aux mêmes conclusions en ce qui concerne les techniques culturales ntumu du Sud Cameroun. Paulin Kialo (2005) l’étend au village en tant qu’espace habité. Une des raisons qui poussent les villages à migrer seraient l’obligation de mettre en jachère à la fois le village, les forêts et les portions des rivières. Dans certains cas, les sites sont de nouveau occupés.
 
 
Mise en repos de la ressource halieutique
 
Après l’initiation, les jeunes initiés vont prendre leur premier bain dans une portion de la rivière non loin du village. Un interdit sera pris de pêcher à cet endroit précis pendant une certaine période (qui va de 2 à 5 ans parfois) à l’issue de laquelle, l’interdit est cassé. En fait la décision est prise de faire prendre le premier bain à cet endroit après que le constat fait que le poisson manque. Le mwiri, disent les villageois, surveille le respect de l’interdit. Tout contrevenant est puni, parfois de mort.
 
 
Le principe
 
· Mise en culture repos remise en culture (où est le développement dans ce cycle ? On se rend compte qu’on a affaire une gestion durable ou mieux à une exploitation durable de l’environnement).
 
La première se caractérise par le repérage (un mois) et la mise en culture, la deuxième par la mise en exploitation de la ressource (2 à 40 ans selon les produits) et la troisième par l’exploitation (5 à 30 ans)
 
 
3.2. Les interdits : la notion de patrimoine
 
Cette notion renvoie à l’idée que ce qui est géré aujourd’hui l’est en réalité pour les générations futures. Le patrimoine est donc ce qui est transmis de génération en génération. Cette notion est présente dans les discours de la communauté dite internationale. Les patrimoines sont gérés par des interdits qui sont des véritables codes prescrivant à l’homme ce qui lui est autorisé et ce qui lui est prohibé et surtout ce qu’on encourt en cas de non respect. L’interdit n’existe pas pour la forêt en elle-même mais pour la le village.
 
Les interdits s’accompagnent fréquemment de mythe fondateur expliquant à la fois la source de l’interdit et ses fonctions. Pour l’interdit lignager, on référera l’interdit alimentaire au fait d’avoir été secouru par l’animal dont on s’interdira par la suite toute consommation. On ne peut envisager la gestion de l’environnement sans aborder le statut de l’homme et la place qu’il s’est attribué dans son environnement.
 
Les interdits s’appliquent à des patrimoines : humain, botanique, animal, halieutique et cynégétique.Interdit sur la faune.
 
 
Patrimoine animal
 
S’il est constaté que les empreintes des animaux ne sont plus en quantité, l’interdit sera pris de chasser. Les mêmes sanctions s’appliquent comme dans le cas précédant. Si une personne est surprise en flagrant délit, elle sera « avalé » par le mwiri. Les agents qui surveillent l’application de ces interdits sont les associations d’intégration et de coercition sociales (mwiri, mungala, ngi, etc.)
 
 
Botanique
 
L’un des interdits commande de ne pas courir dans la plantation au risque de faire en sorte que les plantes ne poussent pas. En fait ici, il s’agit d’éviter tout accident conséquence d’une chute dangereuse. La plantation est jonchée de souches et d’épines. On peut dire que le domaine botanique est entouré d’un certain nombre d’interdits qui peuvent se répartir, selon leur finalité, en plusieurs catégories. Une première série d’interdits met en lumière le statut des différents éléments qui composent l’environnement végétal, au travers des activités qui les concernent. La forêt, elle-même est un écosystème respecté par les hommes qui y interdisent les relations sexuelles (deuxième lecture de l’interdit), ou d’y déféquer (LUTO 1998). Pour ce qui est des bosquets destinés aux cultes, leur traversée est formellement interdite. En réalité, une telle recommandation peut aisément apparaître comme une gestion consciente d’une parcelle d’écosystème puisque toutes les espèces animales et végétales y sont préservées.
 
D’autres interdits relatifs aux activités agricoles tendraient à prouver l’existence d’un sentiment écologique, ne serait-ce pas que le respect pour les espèces végétales qu’instaurent les interdits des abattages. Pour des raisons similaires, puisqu’il s’agit de ne pas gaspiller les richesses de la nature, il est interdit de consommer des fruits qui ne sont pas murs.
 
 
Halieutique
 
développement durable et gestion traditionnelle Il est interdit aux femmes en menstrues de se laver à la fontaine publique, encore moins de le faire pendant cette période là où l’on trempe le manioc, puise de l’eau à boire. Ne pas obéir à ces prescriptions expose le contrevenant à la colère des génies de l’eau appelés dans certaines cultures miÄesi (muÄesi), les « sirènes ». En fait, il y a une forte symbolique qui anime les populations. Le respect est dû au fait que les populations croient que les éléments de l’écosystème sont habités par des esprits. C’est le cas des totems, des animaux tutélaires (gorille, perroquet, cochon sauvage, etc.) Il nous a été dit que le perroquet est mangé pendant certains cultes. En fait ce qu’il faut comprendre c’est que la préservation de la nature, son exploitation parcimonieuse était une question de vie ou de mort. Abattre un andock (ivingia gabonensis) ou un figuier parce qu’on l’a trouvé, expose Le patrimoine animal La jachère s’applique également au monde animal. Ainsi avant l’arrivée des Européens, la pratique de la chasse dans certains espaces interdite, de même des périodes de grande chasse s’étalaient de juin à septembre. Il était interdit d’abattre un gibier allaitant ou en grossesse.
 
 
Patrimoine humain
 
Il concerne les interdits qui s’adressent à la femme en grossesse (surtout alimentaire), aux membres d’un lignage (totem, inceste), aux initiés. Ils s’accompagnent chaque fois de sanctions et de rites expiatoires.
 
 
L’âme de la nature
 
La plupart des populations « traditionnelles » ont une conception de la nature radicalement opposée à celle de l’Occident, du moins avant qu’il n’y ait contact entre les deux populations. Elles ne l’assimilent pas à un vaste espace de matières animées et inanimées obéissant à des lois purement mécaniques ou biologiques. Au contraire, comme l’écrit Frazer dans le Rameau d’or : « pour le sauvage, le monde végétal en général est animé : arbres et plantes ne font pas exception à la règle. L’homme croit qu’ils ont des âmes comme la sienne, et il les traite en conséquence » (cité par Sylvie Brunel 2OO4, 39).
 

  • Résumé
Les politiques de développement économique et social posent comme condition pour leur réalisation la croissance économique. Ce développement se ou s’est fait au détriment de la nature. Les exemples sont nombreux qui montrent les effets pervers de la croissance économique notamment sur l’environnement : destruction de la nature, effet de serre, etc. Les cas des continents européen et surtout américain et même asiatique nous le montrent à suffisance. Pour pallier ces erreurs, les spécialistes des problèmes environnementaux interrogent de plus en plus les pratiques des populations « autres ». La question est de savoir comment ces populations ont réussi à vivre pendant des millénaires en symbiose avec la nature. Cette communication se propose d’interroger ces pratiques à travers leur dynamique structurelle. La question est celle de savoir si ces pratiques dites millénaires peuvent s’insérer dans la « mondialisation » de l’économie, autrement dit : peuvent-elles impulser le développement ?
 
  • Mots-clé :
Europe, Afrique, Asie, Gabon, interdits, jachère, environnement, faune, flore, écosystème, association, interdit, économie, croissance, développement durable, patrimoine.
 
Illustrations :

Article rédigé par M. Paulin KIALO, le 05/10/2007

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