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Articles - Consultation d'un Article La dissection anatomique dans le regard de l'ethnologue (1/3)
A l’achèvement du savoir anatomique Léonard de Vinci voyait beaucoup d’obstacles :
« Un seul corps ne me suffisait pas, à tel point qu’il me fallait procéder au fur et à mesure avec de nombreux corps pour en venir à une connaissance complète, ce que je fis à deux reprises pour observer les différences. Et si tu as l’amour d’une telle recherche, peut-être seras-tu empêché par la nausée ; et si la nausée n’est pas pour toi un empêchement, peut-être t’empêchera la peur d’habiter pendant les heures nocturnes en compagnie de ces morts dépecés et écorchés et épouvantables à voir ; et si cela ne t’empêche pas, peut-être te manquera le bon dessin que l’on consacre à de telles représentations ; ou si tu possèdes le dessin, il ne sera pas accompagné par la perspective ; et, s’il l’est, il te manquera l’ordre de la démonstration géométrique, ou le calcul des forces et de la puissance des muscles ; ou peut-être te manquera-t-il la patience ; et ainsi tu ne seras pas diligent » (1)
Introduction
Figure obligée de tout discours en sciences humaines, le corps se voit réapparaître en force après des décennies, voire même des siècles d’apparent oubli : il se retrouve au centre du débat culturel, entouré d’une profusion de livres, de colloques, d’articles, d’expositions (2). Dans un premier temps, cette prolifération de discours, ce foisonnement de questions relatives au corps nous a interpellée ; au fil de notre enquête, nous souhaitions surtout mieux comprendre les implications fondamentales opérées par la dissection anatomique sur notre univers mental, culturel et social. Notre représentation du corps a en effet été remodelée au gré de nombreuses découvertes et percées et disons essentiellement depuis la rupture inaugurée à l’époque de la Renaissance. D’ailleurs, si la Renaissance a vu la grande découverte de l’intérieur du corps humain, c’est grâce à l’investigation anatomique du corps humain au scalpel. Une époque marquante, fondatrice même, où l’homme - assoiffé de connaissance - a délibérément montré son emprise sur la nature en voulant percer les mystères de la Création. En découpant ainsi minutieusement dans les arcanes de l’être, dans le tissu de l’homme, cet acte n’allait pas manquer d’entamer irrémédiablement une brèche dans le corps social dans son ensemble. Il en résulte une véritable implication épistémologique du scalpel sur la vision du monde. Car il est question ici d’une véritable quête, d’une indéniable emprise de l’homme sur l’homme. Il s’agit - en termes métaphoriques - de colonisation de terres inconnues ; et ces terres, ce sont nos peaux, ce sont nos frontières individuelles, nos liens entre l’intérieur et l’extérieur. Inciser cette chair, c’était - et cela demeure - indéniablement renverser quelque chose dans l’ordre du monde.
En définitive, c’est ce point de bascule qui sous-tend toute notre réflexion. Car ce qui nous paraît aujourd’hui de l’ordre du normal, du naturel, ne l’est pas. Le geste médical - que représente la dissection anatomique - s’est opéré au cours de lentes mutations, de lentes avancées. D’ailleurs, les nombreux tabous concernant la dépouille humaine en attestent : pendant longtemps des interdits à caractère essentiellement religieux ont empêché la progression du savoir sur le corps humain. Durant des siècles entiers, la pratique de la dissection anatomique sur le corps humain a été bafouée, proscrite. Mais avec le temps, et dans une vague accrue de tolérance, ce rapport professionnalisé et donc relativement étroit avec le cadavre va se trouver modifié, et cela par les conditions même de l’empirisme. La sécularisation de la mort deviendra nette et pertinente dans l’intérêt fort concret de la science médicale. C’est ce que nous allons voir précisément dans cette étude ethnologique en milieu anatomique, car la profession des préparateurs en anatomie en constitue un exemple patent.
Ajoutons encore que les ethnologues, déployant à grand renfort leur questionnement dans le cœur de leur propre société, enquêtent souvent sur ses territoires ambivalents, sur ses zones délicates, sur ses territoires en marge et donc essentiellement sur les personnes qui apparaissent – du moins au premier abord – comme « autres », voire « différentes ». C’est aussi dans ces termes-là que nous nous expliquons le fait d’avoir entrepris l’étude de personnes qui exercent une profession à la fois « étonnante », « surprenante », mais encore « différente », « symboliquement sensible », dans tous les cas « particulière », « peu ordinaire » et « méconnue », et très certainement « marginale » aussi bien que « riche de sens ». Une profession « appréciée » par le milieu « élitiste » de la médecine parce qu’elle constitue un « maillon de transition » indispensable à la chaîne médicale et scientifique.
Au même titre que nous avons effectué une mouvance d’un passé historique vers un présent ethnologique, nous avons en lieu et place de l’abstrait théorique initial - étoffant le début de notre travail - porté notre course et déployé notre arsenal conceptuel en nous adressant ensuite directement aux préparateurs en anatomie. N’oublions pas non plus que pendant ce laps de temps qui s’est écoulé en plusieurs étapes sur quelque dix-huit mois, notre ballade s’est aussi attardée dans certaines voies sans issues. Il faut bien l’admettre, le vagabondage de l’apprentie-ethnologue à la croisée des chemins a été son lot quotidien. Toutefois, nous ne regrettons rien. Et si les nombreuses difficultés survenues en cours de route ont laissé en nous un profond sentiment de solitude intellectuelle et ont fait la part belle aux doutes de toutes sortes, l’expérience de ce parcours aura également poussé le chercheur à s’interroger sur le sens de sa discipline, sur son utilité et sa pertinence.
De cette manière, notre expérience sur le terrain s’est révélée formatrice en bien des points : nous avons appris à aborder un type de population bien précise. A ce titre, l’entrée en contact avec certains milieux spécifiquement liés à l’anatomie - que nous pouvons ici qualifier de semi-technique, semi-scientifique – a dans certains cas été malaisée, difficile. Nous avons donc été amenée à affiner quelques-unes de nos stratégies d’approche, notamment. Sur ce terrain d’enquête, nous avons entre autres eu pour tâche d’écouter, d’observer, de noter et d’analyser tout ce qui se trame dans ce champ professionnel de l’anatomie. Nous avons été attentive, dans le discours de ces préparateurs, à ce qui en fait les enjeux majeurs : ce qui permet à ces hommes de vivre au contact quotidien de corps privés de vie, comment ils gèrent cette tension face à ces lambeaux de chair. Une réalité pour le moins pesante, dirions-nous, qu’il n’est pas étonnant pour ces travailleurs du corps de devoir affronter avec une forte dose d’humour, de rires, de plaisanteries.
Ainsi, nous avons cherché à comprendre dans quelle mesure les préparateurs en anatomie - ayant pour profession de manipuler le corps – sont amenés à le considérer dans une perspective qu’on pourrait qualifier d’objective. Dans cette idée, donc, et suite à notre étude, il semble s’être opéré une distance objectivante et technique, dégagée de tout tabou. C’est ce qui a permis et permet encore à ces professionnels du corps de travailler naturellement, sans ressentir trop de malaise face à un corps privé de vie. Symboliquement en effet, l’anatomiste ou le préparateur en anatomie - dans son entreprise technique de découpe des tissus humains - n’ouvre pas un homme, mais il démonte une machine, il en enlève une à une les pièces. C’est ce que nous avons montré à travers notre étude empirique en essayant de faire apparaître différentes imbrications sociales, culturelles et symboliques qui persistent encore dans cette profession.
Surtout, n’oublions jamais que la mort, si elle reste l’énigme fondamentale de l’humanité, suscite par conséquent de nombreuses tensions et se donne non seulement à voir mais aussi à entendre dans une véritable violence symbolique. Parlant de cette dernière, nous l’avons ressentie tout au long de notre processus de questionnement. Nous avons essayé de saisir la densité de cette ambiguïté liée à la mort à travers les récits de vie et les discours de ces personnes qui la gèrent, de ceux qui la travaillent de tout près. Et l’ambiguïté dont il est ici question tient sa place d’honneur en filigrane du texte, elle y est inscrite comme une ombre subtile. Ainsi, elle fera écho aux images que chacun de nous se crée en permanence face à l’inéluctable condition d’être mortel. Dans cette investigation, nous avons également pris le soin d’écarter au mieux nos propres pensées, nos propres valeurs. Démarche qui, rappelons-le, n’est d’ailleurs pas si évidente en soi, et particulièrement dans ce lieu du corps qui nous concerne bien plus intimement qu’il n’y paraît. Car lorsque les affects se réveillent, mêlés à nos propres angoisses, les mois sont longs et douloureux ; éléments dont il faut également tenir compte, puisque nous avons été amenée à les gérer. Aussi, la question que nous sommes maintenant en droit de nous poser est la suivante : est-il possible, grâce à des mises en garde méthodologiques et un outillage conceptuel critique, de se dégager de ses affects, de sa subjectivité au point d’atteindre l’idéal d’une science neutre et objective ? En effet, il s’agit là de s’interroger sur les problèmes qu’induit la phase interprétative en sciences sociales. A tous les stades de son travail, l’anthropologue observe, enregistre, analyse, entrecroise et combine les sources de manière à faire émerger des pistes interprétatives et théoriques en lien avec ce qu’il cherche à rendre intelligible. Ainsi, après avoir déterminé ce que les acteurs veulent dire et ce qu’ils font dans diverses situations, l’ethnographie passe ensuite à la délicate phase de l’ambition compréhensive et interprétative. Et Clifford Geertz (3) est ici une figure centrale dont se réclame l’anthropologie interprétative. Cet auteur accorde une grande valeur à la compréhension du point de vue des acteurs et des significations que ceux-ci attachent à leurs actions. Dans cette idée, l’anthropologue va non seulement partager avec sa population d’étude, des situations et des événements, mais de plus sa situation sur le terrain va constituer une variable dont il devra tenir compte dans la compréhension et l’interprétation de la réalité sociale investiguée : il va ainsi passer d’une expérience vécue à l’écriture d’un texte en quête de sens.
Ces prolégomènes établis, nous souhaitons à présent faire entrer le lecteur dans la problématique précédemment délimitée. Sortir de soi, donc, pour aller personnellement à leur rencontre, pour savoir qui sont précisément ces préparateurs en anatomie. Les interroger, pour chercher à savoir quel est le parcours biographique qui les a amenés à exercer cette profession plutôt qu’une autre. En abordant le pôle aussi bien micro social que macro social. En souhaitant également comprendre comment cette profession s’intègre dans la division du travail, fait sens dans le grand édifice médical et contribue au fonctionnement de la société dans son ensemble. Eclairer quelques zones d’ombre, tel a pour ainsi dire été notre projet.
Présentation de la recherche
Notre investigation ethnologique tout en portant sur la signification d’une pratique, à savoir la dissection anatomique, se focalise surtout sur ce qui en constitue une profession à part entière, celle dite de « préparateur en anatomie ». Corrélé à la mort et à son cortège de souffrances, ce thème est effectivement lourd, pesant. Par ailleurs, les historiens aussi bien que les anthropologues se sont très peu (voire pas du tout) intéressés à cette profession. Pourtant, en dépit de cette nébuleuse pour le moins inquiétante, cette thématique semble constituer un biais original dans notre interrogation sur l’anthropologie du corps et sur la sociologie des professions.
Aussi, même si le chercheur situe d’emblée son travail à la croisée de ces deux champs, la présente recherche n’est ni la résultante ni la traduction directe d’un recueil de données uniquement écrites, documentées à l’aide de sources philosophiques et historiques, notamment. Bien que cet apport ait été fondamental dans le cadre de notre présente étude, une démarche de nature résolument anthropologique accorde ici une très grande place à la parole des acteurs : ces travailleurs du corps, ces professionnels actifs dans l’univers tabou de la mort en morceaux. Dans ce double sens, c’est leur parole que l’on tentera méthodiquement de disséquer pour mieux la comprendre ; pour mieux saisir ses interstices ; pour essayer de désimbriquer le tissu extrêmement fin de ses relations. Cela, en restant attentifs à la façon dont ils se donnent à voir et à entendre, dont ils se présentent aux autres, dont ils s’insèrent, se gèrent identitairement, puis se racontent leur propre histoire. Des histoires de vie principalement basées sur une relation à la mort. Car ici, c’est bien le vécu de ces personnes en charge de disséquer les corps morts que la présente enquête ethnologique a voulu restituer. Cette recherche propose un cadre conceptuel permettant de saisir pourquoi et comment l’on semble devenir un préparateur en anatomie et dans quelle mesure cette profession affecte l’identité de la personne en question, son équilibre personnel, la reconnaissance sociale qui lui est accordée.
Sociologiquement parlant et comme le signale notamment l’auteur Hughes, l’appellation de « préparateur en anatomie » constituerait un métier dans le sens suivant : « l’on peut dire qu’un métier existe lorsqu’un groupe de gens s’est fait reconnaître la licence exclusive d’exercer certaines activités en échange d’argent, de biens ou de services » (4). La pratique de la dissection anatomique serait selon nous une relation de service stigmatisée et stigmatisante, un « sale boulot », un « mal nécessaire » qui oscille depuis toujours entre la reconnaissance d’une utilité sociale (l’utilisation de corps morts au service du vivant, au service de la science) et le franchissement d’un tabou. Aussi, c’est cette caractéristique même du franchissement d’une limite qui la fait se situer dans une zone de réprobation au sein de la société, comme une transgression stigmatisée, postulat qui se vérifie d’ailleurs tout au long de l’histoire de la médecine. A ce stade, permettons-nous de dire que si « préparateur en anatomie » constitue une profession, elle est de toutes façons une profession difficile à définir, car sa position d’intermédiaire entre la vie et la mort lui vaut un statut liminal, une position de seuil. Opérant avec des gestes techniques sur le corps mort, les préparateurs en anatomie doivent, comme nous le verrons, gérer de nombreuses tensions. Ils travaillent précisément sur la peau et cet organe constitue une véritable frontière symbolique, séparant l’intérieur et l’extérieur, marquant le dedans et le dehors, le pur et l’impur, le sacré et le profane. La liste est longue, sans doute. La frontière, quant à elle, est précisément symbolique. Cette limite corporelle une fois franchie, on plonge dans l’intérieur du corps. Et de là, des indices parviennent : odeurs, traces, écoulements. Pour les préparateurs en anatomie que nous avons interrogés, tout cela stimule l’enthousiasme de la recherche. Les images multiples qui éviscèrent le corps répondent avant tout à la nécessité de se familiariser avec le code profondément énigmatique « des intérieurs ». Ces travailleurs ont aussi pour tâche d’identifier les points fragiles et constitutifs de ce corps complexe. Ceux qui ont la charge de mettre ce corps anatomique à la lumière crue du jour ont par ailleurs différentes perceptions qui font s’allier les propriétés contradictoires de l’identité et de la fragmentation. Le corps est d’abord perçu en entier, puis s’apparente à des morceaux de corps, dans une fragmentation allant à l’infini, puisqu’il est question de percer les tissus jusque dans leurs plus infimes mystères.
Sur la base de ce qui précède, on peut se demander comment ces personnes évaluent leur propre rapport à la profession en portant un regard sur le terrain le plus intime et le plus proche qui soit. Bien que chaque expérience soit évidemment unique, des régularités et des constantes peuvent et doivent pourtant être dégagées de leurs récits de vie. (…)
Le déroulement de l’enquête
Vers la fin de l’année 1999, une vaste polémique eut lieu dans la presse au sujet d’une exposition à sensations qui se tenait à Bâle intitulée : « Art anatomique : la fascination de l’authentique ». Des corps morts et « plastinés » donnés à voir au regard des visiteurs et cela, au prix d’un grand frisson. La profonde interrogation suscitée chez l’auteure par cette « leçon d’anatomie », dont on peut penser qu’elle aurait pu strictement rester dans les murs clos de la science médicale, est à l’origine de sa démarche de réflexion sur le corps et sur la dimension cruelle et violente de la mort, donc de son intérêt pour l’histoire de la médecine et précisément la science anatomique. Cette « exposition macabre » exerça une fascination énorme et fut surtout le lieu véritable d’une « horreur » offerte à un public en mal de sensations. On peut dès lors se demander si faire des manipulations sur des corps humains ou « plastiner » des cadavres, constitue véritablement un métier appartenant à une même nébuleuse, tous ceux qui pratiquent la découpe anatomique du corps humain.
La profession de préparateur en anatomie est totalement ignorée du public. Et à la place d’une sorte de « marché de mauvais goût » offert au regard des visiteurs, elle se déroule dans des lieux strictement réservés à la sphère médicale ou universitaire, dans le plus grand calme et le plus profond silence, dans de grands bâtiments dont les salles affichent des avertissements tels que : « Laboratoire d’anatomie. Passage interdit à toute personne étrangère au service ». On s’y promène le long de couloirs sombres, presque interminables. En d’autres termes, la « leçon d’anatomie » est une pratique qui se donne à voir dans le lieu du « laboratoire » à l’abri des regards étrangers. Le travail de la découpe au scalpel s’opère dans une scène d’action retranchée, fermée, voire même dans certains cas interdite aux profanes. En effet, tout porte à croire que le simple fait de franchir le seuil de la porte du laboratoire nous renvoie à un univers pour lequel nous ne sommes pas préparés. Comme si pénétrer dans ces lieux constituait une véritable épreuve, physique et psychique. Comme si ce « passage d’un état à un autre » dans le sens le plus rituel qui soit, nécessitait un véritable apprentissage, sur un mode particulier. Et encore, comme si ce franchissement du seuil de la porte et plus tard dans la logique, le franchissement de l’épiderme : cette frontière corporelle, intime et porteuse d’identité ; comme si tout cela était initiatique et révélateur d’un passage dans un autre monde, celui de la mort. Ce moment de passage peut être envisagé comme un moment d’acquisition d’un savoir. Un savoir « autre » qui d’une certaine manière va « formater » le travail et le vécu du préparateur en anatomie (de même que celui de tous les étudiants en médecine et des autres professionnels du champ médical). Un moment qui va aussi d’une certaine manière instituer un nouveau statut pour la personne qui le vit.
Comme on l’imagine, la participation aux tâches à accomplir, ne serait-ce que la simple observation, se heurte d’emblée à une série d’obstacles. Le premier de ceux-ci, souligné par nos observateurs, c’est l’odeur. Il importe en premier lieu de se préserver de cette odeur de « décomposition ». Le deuxième sens mis à rude épreuve est celui la vue - et cela autant à cause de la « couleur verdâtre » des cadavres que de leur « aspect général desséché». Nous apprendrons également au cours de nos entretiens qu’il s’opère une sorte de hiérarchisation entre les cadavres. Une distinction qui semble être fondée sur une proximité plus ou moins grande avec le vivant. Ainsi, ces professionnels de l’anatomie sont amenés à distinguer les cadavres « vieux » des cadavres « frais ». Les cadavres prennent d’ailleurs cette appellation de « frais » parce que non seulement ils ont été entreposés au froid dans des cuves prévues à cet effet, mais encore et surtout parce qu’ils ont conservé la plupart des caractéristiques de la vie et se voient de ce fait attribuer une valeur supérieure aux cadavres « vieux ». Pour continuer dans cette épreuve des sens, il faut encore évoquer le toucher, certainement le plus intime de nos sens.
Dans tous les cas, il revient à tous ceux qui travaillent dans cet univers du corps mort de prendre une certaine distance face aux choses. Car disséquer des cadavres, c’est les soumettre à une série de manipulations qui ne se réduisent pas aux seules techniques de dissection, mais incluent celles de morcellement du corps, un découpage virtuel en quelque sorte. Ainsi, la vision parcellisée des différentes zones d’anatomie permettrait d’une certaine manière d’oublier le côté « choquant » de la visualisation globale de la mort. Quand cela leur est possible, ils n’exposent au regard que la zone sur laquelle ils travaillent en recouvrant le reste du corps. La mise œuvre de ces techniques et différentes stratégies de prise de distance vont également de pair avec une certaine « suspension de l’humanité » de ces corps donnés à la science. Ainsi, « pour ne pas trop souffrir », les préparateurs nous diront prendre ces cadavres comme un « matériau », un simple « outil de travail ». En outre, l’épreuve que représente l’intimité imposée avec des cadavres ne consiste pas seulement à voir la mort, mais tout autant à la frôler, à s’exposer à son danger. Aujourd’hui encore, alors que des antibiotiques et des antiseptiques puissants permettent de contrôler le danger septicémique, les préparateurs en anatomie nous révèlent leur inquiétude face au danger de « se piquer » ou de « se couper ».
Il en ressort que n’importe qui ne peut pas et ne devrait pas pénétrer à l’intérieur de ces murs de la pratique anatomique. L’auteure n’a donc pas dérogé à la règle, mais même le seul poids des mots est parfois insoutenable. La parole de l’autre renvoie à soi-même et il est souvent trop tard lorsque l’on se rend compte de l’impact sur les affects. Il en découle un changement de statut pour celui qui se charge d’y déployer sa réflexion. C’est aussi un peu comme si la vie toute entière était un apprentissage permanent du franchissement progressif de cette porte : accepter l’idée de la mort et la métamorphose de l’être qui s’en suit. A l’instar des préparateurs en anatomie, c’est comme une victoire péniblement acquise sur la répulsion tout d’abord éprouvée.
L’observation
Il y a en effet plusieurs sortes d’observations que nous pouvons pratiquer : des observations permettant notamment de porter attention aux situations qui mettent en scène nos informateurs. Comme nous l’avons dit plus haut, nous avons pratiqué l’observation dans des lieux différents et selon diverses modalités. Nous avons suivi des conférences au cours desquelles nous avons pris note des différentes questions et réponses qui se donnaient à entendre, nous avons recueilli un certain nombre d’informations supplémentaires en achetant encore des brochures et des ouvrages de référence. Par ailleurs, des occasions nous ont été offertes de rencontrer non seulement des informateurs, mais encore de les approcher et d’avoir avec eux des échanges pour connaître leurs pratiques, leurs points de vue et leurs préoccupations. Au cours de notre enquête, nous avons également exploité plusieurs opportunités institutionnelles. Tout d’abord, nous avions assisté à un symposium à Cologne en Allemagne, en avril 2000. Ensuite, dans le cadre du « Congrès International de la Plastination » qui se déroula à St-Etienne en France, dans la semaine du 2 au 7 juillet 2000. Pour finir, nous avions encore saisi l’opportunité de rencontrer des membres de « l’Association Suisse des Préparateurs en Anatomie et en Pathologie ». Dans ce cadre, précisément, nous avions également pris part à la journée jubilé de cette même association qui eut lieu à Zürich, le 23 septembre 2000. Aussi, nous nous en rappelons comme si c’était hier, nous demandant encore ce qu’il nous avait pris d’aller là-bas, pour parfaire et aiguiser notre sens de l’observation et pour remplir quelques pages de notre cahier de notes avec les plus fortes impressions. Une conférence, donc, qui avait commencé tôt le matin par une visite du plus grand crématoire de Suisse : le crématoire de la ville de Zürich, et qui s’était ensuite déroulée dans les auditoires universitaires de l’institut de l’histoire de la médecine. Une journée aussi - si vous nous permettez l’expression - pour laquelle nous avions dû nous préparer et à la suite de laquelle nous avions dû « nous remettre ». Alors, dans un certain sens seulement, nous pouvons dire que nous avons utilisé la technique de l’observation participante, car nous avons été « participante » et dans tous les cas « active » à l’occasion de ces différentes manifestations qui se sont produites dans l’année 1999-2000. Encore faut-il se mettre d’accord sur l’emploi et sur le sens attribué à cette technique de l’observation « participante ». A ce titre, précisons encore que pendant toute la durée de cette réflexion, nous n’avons pas souhaité assister au travail de dissection anatomique proprement dite et ce, pour des raisons qui peuvent se comprendre. Sans être entrée dans un laboratoire d’anatomie en pleine action de découpe, nous en avons toutefois une certaine conscience symbolique. Et, comme le sait déjà le lecteur, l’acte de la découpe au scalpel est réservé à la caste restreinte du personnel technique et médical.
Le rapport aux informateurs
Enquêtant sur une zone proche et sensible, l’auteure a dû construire en permanence un rapport à la fois proche et distant avec ses informateurs. Comme cela est d’ailleurs valable pour tout travail d’enquête nécessitant à la fois immersion et distanciation. Pour aviser clairement le lecteur, ajoutons que la population des « préparateurs en anatomie » n’était pas le fondement du début de notre recherche. Disons plutôt qu’ils en ont seulement constitué le point d’arrivée. Ainsi, n’avons-nous pas eu la chance de faire appel directement à un échantillon bien défini de « préparateurs en anatomie ». Pour nous, cela aurait été bien plus opérationnel de pouvoir accéder sans entraves à un échantillon de personnes « prêtes à l’usage » et disposées à satisfaire notre envie de comprendre et de mettre en relation. En définitive, cette investigation ethnologique n’a été possible que difficilement : les préparateurs en anatomie sont assez rares sur la scène professionnelle et il faut parfois aller loin pour les rencontrer. Il se trouve par ailleurs que chaque université - en ligne générale – dispose d’un (voire deux) préparateur(s) en anatomie à l’intérieur de sa faculté de médecine. En fonction des vicissitudes de toute la recherche, quelque six préparateurs en anatomie ont été rencontrés avec lesquels des entretiens ont été menés en profondeur.
Au terme de cette rencontre, de cette recherche de terrain, nous estimons toutefois avoir obtenu un matériel suffisamment riche et avoir acquis une idée assez claire et détaillée de ces préparateurs en anatomie - concernant leurs conditions de vie et leur vécu personnel - , pour pouvoir y déployer notre analyse. Sans oublier non plus que l’extrême rareté des écrits et travaux consacrés à ce sujet en fait encore un domaine d’interprétations hâtives, d’images superficielles et de silences embarrassés. (…)
Des théâtres anatomiques à la pratique du laboratoire
Plus tard, au XVIIIème siècle, des gens du monde se pressent pour assister aux dissections publiques d’anatomie. C’est précisément ce qu’on appelle les « théâtres anatomiques ». Les dissections publiques drainent de nombreux curieux et sont associées à des réjouissances collectives. En effet, c’est une chose qui peut sembler étonnante pour un regard du XXIème siècle, mais il faut savoir qu’au XVIIIème siècle, la dissection anatomique était promue au rang de divertissement mondain. D’une certaine manière, l’anatomie faisait figure de spectacle édifiant dont le mérite était d’accorder le frisson en toute sécurité. Disons aussi que les mentalités de ce XVIIIème siècle accueillent volontiers des faits qui auraient rempli d’effroi nos contemporains si on les conviait à de telles occupations. Les dissections anatomiques de cette époque étaient élargies à un public en quête de « sensations fortes ». Il ne faudrait toutefois pas nier leur vocation première qui est d’enseigner aux chirurgiens et aux anatomistes les structures internes et profondément complexes de la chair. Et s’il y a un constat à faire ici, c’est que les dissections perdent peu à peu de leur solennité et se font plus discrètes au fur et à mesure que les siècles avancent. On passe tendanciellement des « théâtres anatomiques » à la « pratique du laboratoire », avec quelques exceptions, cependant. Car si l’on est un tant soit peu attentif à ce qui plaît à certains de nos contemporains, on voit se redéployer exactement le même genre de divertissements avec la même récurrence de « sensations fortes » - évoquées juste avant. Cela dit, l’effroi a grandement disparu de la scène anatomique puisque ce qu’il reste de la « leçon d’anatomie » demeure à présent enclos à l’intérieur des salles de dissections des facultés de médecine ou à l’intérieur des laboratoires de médecine légale. Les personnes qui y ont accès sont des personnes initiées. Il n’y a plus de dissections « publiques » mais des dissections « privées » et ces dernières sont essentiellement réservées à la sphère médicale. Les portes de la sciences renferment encore derrières elles certains tabous qui de ce fait ne sont plus à la vue du public. Cela se perçoit clairement dans les entretiens avec les préparateurs en anatomie : il y a quelque chose qui est de l’ordre du caché, du fermé ; ce quelque chose que l’on souhaite enfermer en soi à double tour, lorsqu’on quitte son travail, « pour ne pas souffrir ».
Pour reprendre le survol historique, on voit que progressivement les connaissances de l’anatomie contribuent à une meilleure façon de soigner et de guérir. Mais c’est le XIXème siècle qui amènera la fin de l’anatomie traditionnelle. Et un personnage célèbre comme Bichat va d’une certaine manière illustrer l’avènement de l’histologie, de l’anatomie physiologique moderne. Plus tard, au début du XXème siècle, la dissection anatomique intéresse les chirurgiens de façon encore plus évidente. En effet, cette connaissance de la structure interne des tissus va permettre de repérer et ligaturer les vaisseaux ainsi que de mener à bien les opérations d’amputation. Et cela lorsqu’il faut aller vite, à une époque où l’anesthésie n’existe pas encore. Pour la suite des événements importants jusqu’au XXIème siècle, les progrès sont incessants, toujours à l’ordre du jour. A ce titre justement, de nombreuses avancées technologiques ont permis aux opérations chirurgicales d’accéder à de meilleures conditions de travail d’abord et d’hygiène ensuite (5). Les découvertes et pratiques telles que la vaccination, l’anesthésie et l’antisepsie sont étroitement déterminantes pour la survie du malade : car si elles atténuent sa souffrance, elles permettent pour la première fois de l’histoire de tenir en échec, partiellement au moins, l’émergence d’agents infectieux et très souvent mortels issus des opérations (6). Ce sont précisément ces découvertes qui ont permis à la chirurgie de s’imposer comme une pratique indépendante. En moins d’un siècle, on peut dire que le pouvoir thérapeutique s’est plus développé qu’au cours de tous les âges précédents réunis.
Si l’on s’intéresse maintenant aux acteurs (7) proprement dit et à leur insertion dans le tissu social, on observe tout d’abord que les premières leçons d’anatomie effectuées à partir de cadavres humains s’organisent dans un premier temps à la façon d’un commentaire de médecins célèbres, comme Galien ou Avicenne. Selon les termes de David Le Breton, ce sont de « lentes cérémonies » qui visent essentiellement à confirmer l’autorité des Anciens (8). Ainsi, le maître d’œuvre répète - sans rien modifier - un texte original dont il commente fidèlement le détail. De plus, toute divergence entre la parole fondatrice et la réalité anatomique dévoilée par le couteau est imputée à des modifications morphologiques de l’espèce humaine survenues après la mort de Galien. Mais il arrive aussi que ces divergences soient passées sous silence comme relevant d’un mystère dont il n’appartient pas aux hommes d’élucider la raison.
A cette époque, le souci d’une observation méticuleuse du corps humain n’est pas à l’ordre du jour. La connaissance est plutôt inscrite dans l’immuable d’une parole dont il convient d’être le meilleur commentateur. En d’autres termes, le verbe se fait chair et tout écart entre le texte anatomique décliné par la succession des organes et la recension des Anciens soulève une question quasi théologique de références à l’Ecriture. Aucun souci de recherche ou d’originalité ne peut guider la main de l’anatomiste, puisque à cette époque précisément, la nomenclature des structures humaines est considérée comme un ensemble fini dont il convient seulement de répéter l’éternelle vérité.
Il faut ajouter ici que l’une des contributions majeures de Vésale à l’anatomie sera de revendiquer haut et fort l’expérience brutale du contact avec le cadavre comme seule légitimité à la tenue d’un discours à ce sujet. Le savoir sur la chair doit se frayer au couteau un chemin de vérité à travers les tissus et le sang d’un homme ou d’une femme écorchés dont on détaille la structure les yeux grands ouverts malgré la mort, le pourrissement, les mauvaises odeurs et l’outrage (9). Dorénavant, l’intervention directe sur le cadavre et la description méthodique de la mise à jour par le couteau dans la nuit du corps vont primer sur l’autorité d’un texte consacré. La rupture épistémologique introduite par la « Fabrica » de Vésale tient à une conjugaison de données (10). A ce titre, le souci de l’observation directe implique la dissection réelle d’êtres humains ; elle contraint par ailleurs l’anatomiste à refouler l’horreur et le dégoût. Du reste, une certaine distance sera prise avec l’image dépréciative des « arts mécaniques ». D’une certaine manière aussi, « l’exploration du corps humain se poursuit à la manière d’une terre inconnue qu’il faut arpenter et jalonner de repères » (11). Le corps est ici perçu à l’image d’un continent dont la découverte progresse au rythme de son démantèlement et de l’obstination des anatomistes que ne rebutent ni la chair ni le sang ni le pourrissement ni les moyens de s’emparer des cadavres. Plus loin dans le texte de Le Breton : « la démonstration anatomique de Vésale ressemble donc à une visite d’exploration du corps humain, avec des lieux dont il faut tenir compte et patiemment visiter, avec des erreurs à redresser et des préjugés à dissiper » (12). Le chemin est long et sinueux, mais la parole énonce une vérité solennelle de la chair tandis que la main plonge dans la dépouille pour attester de la présence irréfutable de tel ou tel espace, de tel ou tel organe.
A la suite de ces indications historiques et de ces remarques, ce qui retient l’attention, c’est avant tout le passage fondamental qui se produit de la théorie vers la pratique. L’antagonisme entre d’une part la connaissance par les livres et d’autre part la connaissance par l’empirisme. Dès lors, c’est la naissance de l’observation méticuleuse et surtout la remise en question des vérités anciennes qui vont primer. Il en découle l’idée suivante que la théorie ne serait rien sans le concret que voient les yeux et que touche la main. Parce qu’il est vrai que dans toute chose, l’on ne voit que ce que l’on veut bien voir, il semble que cet adage prend ici tout son sens dans le lieu du corps. Désormais, grâce à cette rupture épistémologique introduite par la dissection anatomique, on ne va pouvoir décrire que ce que l’on est à même de voir de ses propres yeux. Dans ce sens, le corps devient véritablement le lieu où se déploie toute l’activité de l’artisan, de l’anatomiste. Et pour ce technicien du corps, justement, l’outil de son savoir est le scalpel. Il y a véritablement cette réalité sous-jacente de la main qui palpe, des yeux qui voient et qui guident l’outil. L’action des yeux et de la main qui ouvrent le corps, le pénètrent, pour y tracer un parcours. En quelque sorte, nous évoquons ici des personnes qui ont un rapport au corps et par là même à la matière, plutôt qu’aux mots. Cela dit, cette distinction est-elle encore significative dans le champ médical ? Il semble que la théorie a toujours obtenu le privilège de la supériorité sur la pratique, qualifiée à ses yeux de moins prestigieuse. Mais la main, n’a-t-elle pas justement quelque chose de supérieur, parce qu’elle est l’instrument qui permet de manier tous les autres (13)? La main, n’est-elle pas l’organe de la civilisation ?
Toujours dans le même ouvrage, l’anthropologue David Le Breton rappelle que la médecine médiévale est hostile à la chirurgie, comme elle l’est au travail manuel qui incarne à ses yeux le niveau le plus bas de la dignité (14). Aussi, pour donner de la force à son argumentation va-t-il s’appuyer sur un autre auteur et commenter un article de Jacques Le Goff sur les métiers licites et illicites du Moyen Age. Un texte en cela intéressant qu’il souligne l’opprobre associant à la fois le chirurgien, le barbier, le boucher et le bourreau détenant à cette époque le privilège redoutable de manipuler chairs et sangs. Aussi, ceux qui soignent de leurs mains et enfreignent les limites du corps jouissent d’une piètre considération. A cette époque, le chirurgien est un personnage trouble et inquiétant aux yeux de ses contemporains car il est continuellement en transgression dans son activité, puisqu’il agi précisément au niveau de l’intérieur du corps humain et franchi d’une certaine manière le tabou du sang. Il devra par conséquent en payer le prix : ce sera un laïc méprisé par les médecins à cause principalement de l’impureté foncière de sa tâche. Pour mieux le comprendre, il suffit de se référer à l’entrée consacrée à « CHIRURGIE » dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française [éd. Alain Rey, 1993] :
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CHIRURGIE n.f., d’abord cirurgie (v.1175) puis chirurgie (v.1560),est emprunté au latin chirurgia, emprunt au grec kheirourgia, de kheir « main » (? chiro-) et d’un suffixe correspondant à ergon « travail, activité » (? démiurge, liturgie) qui a pris chez Hippocrate le sens de « pratique chirurgicale, opération ». ? L’héritage de l’Antiquité, retrouvé au moyen âge, a longtemps été contrarié par la tradition chrétienne : l’homme médiéval pour qui la maladie est une épreuve dont Dieu (ou Satan) est le maître, s’adresse à l’alchimiste ou à l’astrologue. La chirurgie, ramenée au rang de pratique barbare, est condamnée par le concile de Tours (1163) avec la dissection des cadavres. La petite chirurgie est alors l’œuvre des barbiers ou chirurgiens-barbiers, ce qui explique que le vocabulaire de la discipline se développe en langue vulgaire, alors que la médecine s’exprime en latin […].
Si nous entendons encore parfois le terme de « bourreau » dans le langage courant, celui de « barbier » ne semble quant à lui pas être d’un usage très courant. Par ailleurs, le terme désignant la profession de chirurgien n’avait pas le même sens au Moyen Age que maintenant. En effet, la grande différence concerne l’état du corps. Actuellement, un chirurgien travaille et opère sur un corps vivant dont il essaye justement de préserver la vie. En revanche, le chirurgien de l’époque, s’il avait à amputer des membres sur une personne vivante, il effectuait principalement un travail d’anatomiste et pratiquait avant tout sur un cadavre. Donc, entre le cadavre - dont on essayait de découvrir au scalpel les arcanes cachés - et ce corps vivant - allongé dans la salle d’opération en attente de retrouver son ordre initial, la différence est notable. Et c’est cette différence principalement qui va jouer dans le sens d’une augmentation de statut qui pour le chirurgien sera radicale. Qui oserait d’ailleurs prétendre aujourd’hui qu’un chirurgien est un personnage trouble, inquiétant ? On en est loin, en effet. La profession de chirurgien est au contraire édifiante, elle est par excellence la profession représentative du prestige social. Elle s’inscrit à la frontière des deux pôles que sont la vie et la mort. Puisque le chirurgien intervient au plus profond de l’homme, il peut d’une certaine manière en changer le destin. Il y a ici quelque chose qui va de pair avec un discours de toute-puissance qui insiste sur l’annulation de la mort et le contrôle des apparences du vivant - ou du vivant tout court. Préciser ce contexte historique en mettant le doigt sur ce changement linguistique est intéressant et justifié dans la mesure où il s’inscrit comme un héritage dans ces professions du corps, héritage avant tout symbolique que l’on peut mettre entre les mains des préparateurs en anatomie d’aujourd’hui. Dans les deux cas en effet, ils exercent cet acte de la découpe du corps humain. Au-delà de l’aspect purement linguistique, comment ces professions du corps ont-elles changé de position à l’intérieur de la société ?
Pour faire un bref rappel des différentes étapes marquantes de l’évolution de ce statut, il faut savoir tout d’abord que le Moyen Age va faire apparaître de nombreuses déchirures qui auront pour conséquence de brouiller la foi avec la raison. A cette époque, un antagonisme évident va se jouer entre ces deux institutions. Les professions du corps vont prendre leur indépendance par rapport aux professions de l’âme. Plus tard, le XIVème siècle va connaître une évolution décisive quant aux professions de la santé. On assiste en effet au grand développement de la médecine universitaire. C’est un des moments où la médecine et la chirurgie commencent à s’engager sur la voie du savoir positif. Cependant, un fossé se creuse peu à peu entre ces deux professions : les médecins vont à cette époque être identifiés aux théoriciens et les chirurgiens aux praticiens. Il s’opère ainsi une dissociation de la thérapeutique en deux branches : d’une part la médecine qui se réfère à la théorie et d’autre part la chirurgie qui va de pair avec la pratique. Ainsi, dans cette ligne de clivage qui divise le milieu médical, il y a d’un côté ceux qu’on nomme les lettrés, les clercs et de l’autre les mécaniques, les illettrés, les laïques. Dans une certaine mesure, nous sommes d’un côté, dans le flou, dans les schémas corporels abstraits, et de l’autre dans la précision et l’empirisme du corps. C’est ce qui explique pourquoi l’élite médicale abandonne la pratique manuelle, déclenchant une sorte de réaction en chaîne : les médecins qui – à cette époque au moins - sont hiérarchiquement supérieurs aux chirurgiens, vont leur attribuer une identité inférieure et ceux-ci - dans la même logique - vont reporter leur héritage symbolique sur les barbiers, eux-mêmes considérés à plus forte raison comme de vulgaires opérateurs manuels. Et en fond de décor, on trouve encore les baigneurs-étuvistes.
Ainsi, tout exercice d’une profession manuelle suffisait autrefois à classer un individu dans les rangs inférieurs de la société. Pour avoir la réputation d’exercer une profession noble, les médecins devaient se cantonner à l’enseignement et à la prescription de remèdes. Pour rien au monde ils n’auraient touché au malade : c’eût été déchoir. Les chirurgiens, quant à eux, désiraient être traités comme les médecins et comme eux, ne plus être confondus avec les travailleurs manuels. Finalement, il restait des manœuvres qui, en dépit de leur ignorance du latin, ne craignaient pas de se salir les mains pour pratiquer les saignées, panser les plaies ou encore ouvrir les abcès.
C’est ainsi que se définissent des querelles statutaires dans tout ce foisonnement de hiérarchisations sociales propres aux professions du corps. On comprend mieux à présent l’héritage symbolique, voire même inconscient, qui pèse actuellement sur l’identité des préparateurs en anatomie. Si la distinction médecin-théoricien et chirurgien-praticien était spécifique de l’époque médiévale, elle n’est en tout cas plus du tout pertinente aujourd’hui : le prestigieux métier de chirurgien n’aurait que faire d’une pratique sans les connaissances théoriques. Et si l’habileté opératoire est nécessaire au chirurgien, la chirurgie n’est que partiellement une activité manuelle. L’acte chirurgical, qui brise temporairement l’activité d’un mécanisme aussi délicat que l’organisme humain, ne peut être inoffensif et efficace que par une connaissance précise du fonctionnement de cet organisme, de ses besoins et de ses souffrances, pour être en mesure de satisfaire aux uns et d’atténuer les autres. A présent, les deux formes de connaissance lui sont donc évidemment liées de façon inextricable. Deux moyens paraissent donc propres à nourrir une bonne connaissance de l’anatomie. L’un est caractérisé par la doctrine des livres et fait référence à la théorie, l’autre par l’expérience concrète sur des corps morts et par conséquent renvoie directement à la pratique. Ainsi, le dégoût du travail manuel va peu à peu amener les médecins à se décharger des basses besognes concernant le contact immédiat avec le corps d’autrui. Les médecins abandonnent à ceux qu’ils nomment chirurgiens et qui leur tiennent lieu de domestiques la branche la plus importante et la plus ancienne de la médecine.
La dissection anatomique a donc suscité à travers toutes les époques de la répulsion parce que d’une certaine manière, elle néantise l’homme en violant l’intégrité physique du cadavre qu’elle découpe. En revanche, pour les anatomistes et les préparateurs en anatomie, la dissection est une tâche nécessaire à la meilleure compréhension des structures humaines et à l’enseignement de la médecine. Elle constitue également une mémoire et un terrain d’essai pour les opérations de chirurgie.
Notes :
(1) LE BOT, Marc. Une mort si douce. In REVUE ESPRIT, Changer la culture et la politique. Le corps... entre illusions et savoirs, N°62, février 1982, p.168.
(2) Nous faisons ici référence aux différentes expositions thématiques qui ont eu lieu en Suisse, notamment, au cours de l’année 1999-2000. Nous avons visité les expositions suivantes :
• L’exposition ethnographique, intitulée : « La Mort à Vivre » qui avait lieu à Genève, dans l’annexe du Musée d’Ethnographie à Conches. (1999).
• L’exposition d’écorchés, intitulée : « L’Art Anatomique : fascination de l’authentique » qui se déroulait à la Markthalle à Bâle. (1999-2000).
• L’exposition de photographie, intitulée : « Le Siècle du Corps » qui se tenait au Musée de l’Elysée à Lausanne. Cette exposition, composée de trois volets, a - pendant une année entière - célébré l’anatomie humaine. Respectivement, les thèmes étaient les suivants : « Le Triomphe du Fragment », puis « Le Triomphe de la Forme », et enfin « Le Triomphe de la Chair ». (1999-2000).
• L’exposition intitulée : « Voyage au Cœur de Notre Corps », sculptures interactives de Jan Niedojadlo, qui avait lieu à la Fondation Claude Verdan, Musée de la Main, à Lausanne (2000).
• L’exposition intitulée : « Leonardo da Vinci : scientifique, inventeur, artiste », qui avait lieu au Musée National Suisse à Zürich. (2000-2001).
• Le Colloque international des sciences humaines intitulé : « Corps, Catégorie Historique », qui avait lieu à Lausanne. (Décembre 2000).
(3) GEERTZ, Clifford. 1996. Ici et Là-bas : l’anthropologue comme auteur. Paris : Métailié.
(4) In HUGHES, E. 1996 : 99. Le regard sociologique. Essais choisis, trad. Paris : Editions de l’EHESS.
(5) Au sujet de la notion d’hygiène du corps, une analyse historique et détaillée nous a semblé intéressante. Voir : VIGARELLO, Georges. 1985. Le propre et le sale : l’hygiène du corps depuis le Moyen Age. Paris : Editions du Seuil.
(6) Pour s’en convaincre, il suffit de penser au succès aléatoire des opérations pratiquées jusqu’alors.
(7) Pour ces pages relatives aux acteurs que nous appelons les « artisans du corps », nous sommes redevable sur bien des points à l’ouvrage de : LE BRETON, David. 1993. Par ailleurs, Marie-Christine Pouchelle nous a donné un éclairage certain et un nombre intéressant d’informations relatives au métier de chirurgien à l’époque médiévale. Il s’agit de : POUCHELLE, Marie-Christine. Professions avec ou sans compétences. La prise en charge de la mort: médecine, médecins et chirurgiens devant les problèmes liés à la mort à la fin du Moyen Age. In ARCHIVES EUROPEENNES DE SOCIOLOGIE. Tome XVII, N°2, 1976, pp.249-278 ; ainsi que POUCHELLE, Marie-Christine. 1983.
(8) In LE BRETON, David. 1993 : 63.
(9) In LE BRETON, David. 1993 : 67.
(10) In LE BRETON, David. 1993 : pp.90-91.
(11) In LE BRETON, David. 1993 : 92.
(12) In LE BRETON, David. 1993 : 175.
(13) Dans ce registre-là, il nous semble tout à fait intéressant de signaler au passage un auteur comme André LEROI-GOURHAN. Sous l’angle d’approche de l’anthropologie, cet auteur a défini la technique comme l’un des éléments clés pour comprendre l’évolution humaine. Pour lui, la société façonne son comportement avec les instruments que lui offre le monde matériel. Nous comprenons aussi toute l’importance de ces positions.
(14) In LE BRETON, David. 1993 : pp.42 et suivantes.
Aline Baume © Copyright 2006
Article rédigé par Mme Aline Baume,
le 30/10/2006
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